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  <title>Traces</title>
  <subtitle>Traces est un site sur le corps, la culture et l&#39;apprentissage</subtitle>
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  <updated>2026-04-08T00:00:00Z</updated>
  <id>https://traces.info/</id>
  <author>
    <name>Yann Daout</name>
  </author>
  <entry>
    <title>Le parkour à l&#39;école, pourquoi faire ?</title>
    <link href="https://traces.info/blog/le-parkour-a-l-ecole-pourquoi-faire/" />
    <updated>2026-04-08T00:00:00Z</updated>
    <id>https://traces.info/blog/le-parkour-a-l-ecole-pourquoi-faire/</id>
    <content type="html">&lt;p&gt;Je profite de la publication de &lt;a href=&quot;https://parkourpedia.ch/&quot;&gt;parkourpedia&lt;/a&gt; pour poursuivre la réflexion sur la didactique du parkour. Depuis quelques années, le parkour est entré dans le programme scolaire du canton de Vaud en qualité de discipline &lt;em&gt;évaluée&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-a-l-ecole-pourquoi-faire/#fn1&quot; id=&quot;fnref1&quot;&gt;[1]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; pour les élèves en dernière année de scolarité obligatoire. La question est donc: sous quelle forme le parkour est-il entré dans l&#39;EPS ?&lt;/p&gt;
&lt;h1 id=&quot;evaluation-du-canton-de-vaud&quot; tabindex=&quot;-1&quot;&gt;Evaluation du canton de Vaud &lt;a class=&quot;header-anchor&quot; href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-a-l-ecole-pourquoi-faire/#evaluation-du-canton-de-vaud&quot;&gt;#&lt;/a&gt;&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;L&#39;évaluation proposée&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-a-l-ecole-pourquoi-faire/#fn2&quot; id=&quot;fnref2&quot;&gt;[2]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; consiste à réaliser un enchainement de 5 techniques parmi une longue liste de techniques de parkour et de gymnastique. Pour ce qui est des &amp;quot;formes parkour&amp;quot;, sept passements (&amp;quot;sauts d&#39;appui&amp;quot;) ont été sélectionnés, avec la pondération suivante:&lt;/p&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;1pt: lazy, passement rapide&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;2pts: reverse, saut de chat&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;3pts: palmspin, dash (&amp;quot;saut du voleur&amp;quot;)&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-a-l-ecole-pourquoi-faire/#fn3&quot; id=&quot;fnref3&quot;&gt;[3]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Pour ce qui est du reverse underbar (&amp;quot;saut à travers les barres&amp;quot;), trois niveaux de difficulté pour la même technique sont établis, selon les engins utilisés.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les points sont agrégés pour obtenir l&#39;évaluation finale. Mais étant donné le barème, obtenir 1pt pour chaque technique revient à obtenir un &amp;quot;réussi&amp;quot;, et 3pts par technique revient à un &amp;quot;très bien réussi&amp;quot;.&lt;/p&gt;
&lt;h1 id=&quot;une-approche-techniciste&quot; tabindex=&quot;-1&quot;&gt;Une approche techniciste &lt;a class=&quot;header-anchor&quot; href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-a-l-ecole-pourquoi-faire/#une-approche-techniciste&quot;&gt;#&lt;/a&gt;&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;C&#39;est assez évident, mais il faut le noter: l&#39;évaluation est uniquement &lt;em&gt;techniciste&lt;/em&gt;. N&#39;est évaluée que la réalisation de techniques décontextualisées. Certes, les critères d&#39;évaluation ne sont pas spécifiés, étant laissés au jugement de l&#39;enseignant et laissant ouverte la possibilité de critères non technicistes. Qu&#39;est-ce qui compte comme un saut de chat réussi ? Pas nécessairement le départ en fente qui serait techniquement &amp;quot;correct&amp;quot;. Mais on voit bien que dans le cadre proposé, l&#39;évaluation ne peut qu&#39;être techniciste: car qu&#39;est-ce qui différencie un lazy d&#39;un passement rapide, hormis des critères techniques ? D&#39;autant plus que la pondération est prédéfinie: un lazy vaut un point, et un lazy esthétiquement parfait vaut un point, et un lazy effectué de manière créative sur un engin inapproprié vaut un point.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut également noter que toutes les techniques sont des passements. Dans le modèle que nous avons développé pour Jeunesse+Sport (J+S), les passements représentent qu&#39;une des 11 formes caractéristiques du parkour. Bien entendu, on ne peut pas tout faire et il faut sélectionner. Ce qui n&#39;empêche pas de noter que la sélection ne représente qu&#39;une infime partie du parkour.&lt;/p&gt;
&lt;h1 id=&quot;modeles-proposes&quot; tabindex=&quot;-1&quot;&gt;Modèles proposés &lt;a class=&quot;header-anchor&quot; href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-a-l-ecole-pourquoi-faire/#modeles-proposes&quot;&gt;#&lt;/a&gt;&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;On ne peut pas s&#39;attendre à ce que tous les enseignants d&#39;EPS soient des fins connaisseurs du parkour, qu&#39;ils connaissent toutes les techniques ainsi que les critères d&#39;exécution pertinents. Le Service de l&#39;éducation physique et du Sport (SEPS) le sait très bien, renvoyant dans ses documents officiels au site de Christophe Tacchini pour le parkour sans qu&#39;un équivalent soit mentionné pour la gymnastique aux agrès.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tacchini n&#39;est pas un pratiquant du parkour, à proprement parler. Cela ne retire rien à son travail de didacticien du parkour scolaire, et certaines de ses vidéos sont tout à fait adéquates. Mais il y a plusieurs cas où l&#39;exécution pose selon moi problème. Par exemple, le palmspin montré dans la vidéo officielle du SEPS n&#39;est pas effectué avec une rotation complète sur l&#39;axe antéro-postérieur. Or, effectuer une rotation complète, en plus d&#39;être esthétiquement avantageux, a le mérite de présenter une forme paradigmatique du mouvement et de poser un critère d&#39;exécution clair. Ce critère permet également de lier le palmspin à d&#39;autres apprentissages, notamment la roue. De plus, il permet de tirer parti de repères perceptuels saillants (regarder sa main, commencer et terminer le mouvement face au même mur, etc.).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien entendu, les formes non paradigmatiques de palmspin ne sont pas dénuées de valeur. Par exemple, on peut faire un palmspin sans rotation complète et le terminer en changeant la position de la main, pour se dégager de l&#39;obstacle avec un lazy. Ce que les élèves font souvent intuitivement en essayant d&#39;apprendre le palmspin. Mon propos n&#39;est pas de dire que cette forme serait &amp;quot;fausse&amp;quot;. Le problème c&#39;est qu&#39;on suggère à des enseignants non pratiquants une approche techniciste du palmspin, tout en montrant un modèle assez brouillon de la technique. Ce que je vois, c&#39;est un risque d&#39;&lt;em&gt;hypercorrection&lt;/em&gt;: de corriger les élèves par rapport à un modèle... qui n&#39;est qu&#39;une variation parmi d&#39;autres, alors que cette variation n&#39;est ni la plus esthétique, ni la plus paradigmatique, autrement dit de corriger les élèves en utilisant ce que les pratiquants considèrent comme un &amp;quot;mauvais&amp;quot; palmspin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#39;exemple de l&#39;underbar devrait appuyer mon propos. La vidéo du SEPS n&#39;a pas vraiment de sens en parkour, puisque ce qui est montré est un départ de reverse underbar (avec une demi-rotation), mais que le mouvement se termine avec une contre-rotation. Ce n&#39;est pas très joli. Mais surtout, la rotation devient complètement superflue du point de vue de l&#39;efficacité: autant passer latéralement dans ce cas ! Et donc on ne sait pas trop pourquoi cette forme de mouvement est considérée comme celle à évaluer:&lt;/p&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;Ce n&#39;est pas une forme (répandue) de la pratique sociale de référence&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;C&#39;est une forme esthétiquement inférieure&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;Si le but est simplement de franchir l&#39;obstacle, la méthode est superflue&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Et cela pose également la question de la clarté des critères et explications que l&#39;on donne aux élèves. En modifiant un peu la technique par rapport à ce qui est proposé par le SEPS, on peut avoir des critères bien plus clairs:&lt;/p&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;Réussir à franchir sans toucher l&#39;obstacle du bas.&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;Effectuer une demi rotation est terminer avec la barre dans les mains.&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;Franchir en effectuant une rotation complète.&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;La vidéo suivante démontre ces formes:&lt;/p&gt;
&lt;div id=&quot;wpAI85dFvCw&quot; class=&quot;eleventy-plugin-youtube-embed&quot; style=&quot;position:relative;width:100%;padding-top: 56.25%;&quot;&gt;&lt;iframe style=&quot;position:absolute;top:0;right:0;bottom:0;left:0;width:100%;height:100%;&quot; width=&quot;100%&quot; height=&quot;100%&quot; frameborder=&quot;0&quot; title=&quot;Embedded YouTube video&quot; src=&quot;https://www.youtube-nocookie.com/embed/wpAI85dFvCw&quot; allow=&quot;accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share&quot; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;&lt;/div&gt;
&lt;h1 id=&quot;pertinence-des-selections&quot; tabindex=&quot;-1&quot;&gt;Pertinence des sélections &lt;a class=&quot;header-anchor&quot; href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-a-l-ecole-pourquoi-faire/#pertinence-des-selections&quot;&gt;#&lt;/a&gt;&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Avec ce qui a été dit plus haut, on peut vraiment se poser la question de la pertinence de la sélection des mouvements. Certes le saut de chat est tout à fait iconique du parkour. Mais la forme de underbar proposée ne l&#39;est absolument pas. Il y a des techniques plus faciles, plus intéressantes, plus fun, plus stimulantes, plus créatives. Bien entendu, la pratique scolaire n&#39;a pas besoin de coller à la pratique sociale de référence. Mais il n&#39;est pas du tout clair pour moi quelle logique a déterminé l&#39;écart par rapport à la pratique sociale de référence... sinon sa méconnaissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les documents du SEPS, l&#39;underbar est présenté comme un &amp;quot;Challenge aux barres par-dessus un élastique&amp;quot;. En parkour, un &amp;quot;challenge&amp;quot; désigne un défi où les moyens mis en oeuvre pour le réaliser sont laissés à la discrétion du pratiquant. Lorsque le challenge est collectif, les critères d&#39;exécution et de réussite sont négociés collectivement par les participants. Quel est le challenge ici exactement ? S&#39;il s&#39;agit de franchir l&#39;obstacle, alors les moyens montrés en vidéo sont superflus: ce ne sont ni les seuls, ni les plus efficaces. S&#39;il s&#39;agit de franchir avec une rotation, alors l&#39;exemple montré est mauvais, et les élèves devraient pouvoir trouver d&#39;autres moyen de franchir en effectuant une rotation (car il y en a d&#39;autres). Mais la mise en scène de l&#39;underbar sur le site du SEPS incite à penser que le challenge est &amp;quot;passer l&#39;obstacle, exactement avec la technique qui est montrée&amp;quot;. Qu&#39;est-ce qui différencie cela des passements ? En quoi est-ce là un challenge, alors qu&#39;effectuer un saut de chat sur un caisson haut de 3 modules n&#39;est pas décrit comme un challenge ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au passage, on peut également se poser la question de la pondération: deux points pour un reverse, et trois points pour un dash ? Je trouve le reverse plus difficile à effectuer et à enseigner que le dash. Bien sûr il y a de l&#39;expérience individuelle et de l&#39;arbitraire ici: mais dans ce cas, pourquoi prédéfinir la pondération plutôt que laisser les enseignants la définir eux-mêmes ? Il y a là en partie un artefact lié à la désindexicalisation du parkour: toutes les techniques doivent être effectuées sur un caisson, forme abstraite de l&#39;obstacle par excellence. Certaines techniques sont plus difficile que d&#39;autres à effectuer sur un caisson. Mais le classement par ordre de difficulté sera différent sur un autre type d&#39;obstacle: surprise, il y a des techniques adaptées à certains obstacles plutôt que d&#39;autres. On supprime la logique consistant à trouver le mouvement &lt;em&gt;juste&lt;/em&gt; pour chaque type d&#39;obstacle, pour chaque contexte, pour chaque morphologie également. On réifie &lt;em&gt;la&lt;/em&gt; difficulté des techniques, alors qu&#39;elle est variable et contextuelle.&lt;/p&gt;
&lt;h1 id=&quot;substitution-aux-agres&quot; tabindex=&quot;-1&quot;&gt;Substitution aux agrès &lt;a class=&quot;header-anchor&quot; href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-a-l-ecole-pourquoi-faire/#substitution-aux-agres&quot;&gt;#&lt;/a&gt;&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Bon, l&#39;éléphant dans la pièce: la gymnastique aux agrès. J&#39;ai un peu exagéré: ce n&#39;est pas le parkour qui est évalué. Ce sont des bouts de parkour qui sont utilisés au sein d&#39;une évaluation aux agrès. Cela explique pourquoi le parkour est ici évalué comme une énumération de techniques décontextualisées, autrement dit évalué comme de la gymnastique. Cela permet également de comprendre correctement l&#39;évaluation. Lorsque le SEPS explique qu&#39;il s&#39;agit d&#39;&amp;quot;Enchaîner cinq mouvements&amp;quot;, on comprend bien que l&#39;enchainement n&#39;a pas le même sens que dans le contexte du parkour. Il s&#39;agit d&#39;une &lt;em&gt;séquence&lt;/em&gt; de mouvements, pas d&#39;un enchainement. Les mouvements n&#39;ont pas besoin d&#39;être liés les uns aux autres. Tous les points sont attribués aux techniques individuelles, aucun point n&#39;est attribué à l&#39;enchainement (sa fluidité, sa vitesse, etc.).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne sais pas exactement pourquoi cette évaluation est telle qu&#39;elle est. Mais avant sa mise en place, j&#39;entendais des bruits de couloir comme quoi le but était de substituer le parkour à une partie des agrès, pour les motifs habituels: avoir quelque chose de plus fun, de plus freestyle, de plus proche des pratiques sociales de référence, de plus motivant pour les jeunes, en particulier les garçons. Si tel était bien le sens de cette substitution, j&#39;ai bien peur que ce soit un peu à côté de la plaque. Substituer le parkour aux agrès n&#39;a de sens que si les propriétés du parkour survivent à cette substitution. S&#39;il s&#39;agit simplement de remplacer une technique de franchissement de caisson par une autre technique de franchissement de caisson, je vois mal en quoi on est sortis des agrès pour entrer dans le parkour. Et les élèves sont sensibles à ça. Si on leur annonce qu&#39;on va faire du parkour, leur imagination est saturée par les images spectaculaires vues sur internet. Quelle déception si le cours est alors dans la même salle, avec le même matériel, avec les mêmes méthodes et formes d&#39;entrainement, les mêmes critères et les mêmes évaluations que le cours d&#39;agrès de la semaine précédente ? J&#39;ai déjà donné des cours de parkour en salle à des élèves de 8 ans qui m&#39;ont dit que si c&#39;était vraiment du parkour, on serait dehors et que par conséquent, ce n&#39;était pas du parkour. Mon propos n&#39;est pas de dire que le parkour scolaire doit avoir lieu dehors ou est impossible; simplement que les élèves ne sont pas stupides. Il va falloir faire mieux que d&#39;appeler parkour ce qui n&#39;est que de la gymnastique moins la qualité d&#39;exécution.&lt;/p&gt;
&lt;h1 id=&quot;marges-de-man-uvre&quot; tabindex=&quot;-1&quot;&gt;Marges de manœuvre &lt;a class=&quot;header-anchor&quot; href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-a-l-ecole-pourquoi-faire/#marges-de-man-uvre&quot;&gt;#&lt;/a&gt;&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Tout ce que j&#39;ai dit porte sur ce que l&#39;évaluation et les vidéos qui l&#39;accompagnent définissent et mettent en scène. Mais bien entendu, les critères de réussite et l&#39;attribution des points sont explicitement laissés aux bons soins de l&#39;enseignant. Je crois que c&#39;est un secret de polichinelle, mais je sais qu&#39;une part non négligeable des enseignants modifient cette évaluation tout simplement parce que, telle qu&#39;elle est proposée, l&#39;installation du matériel est infernale. Plutôt qu&#39;évaluer un enchainement de cinq mouvements sur des agrès différents, ils évaluent chaque agrès sur des séances différentes. Bref, ce que je veux dire, c&#39;est que les &lt;em&gt;pratiques&lt;/em&gt; divergent nécessairement des prescriptions et recommandations officielles, et que ma critique ne s&#39;applique donc pas nécessairement aux pratiques. Il faut cependant être réaliste: le parkour n&#39;est pas la priorité absolue pour tous les enseignants. Ma critique s&#39;applique bien aux quelques pratiques que j&#39;ai pu observer chez des collègues. Ils n&#39;ont pas les outils ou la volonté de s&#39;éloigner des prescriptions sur les points que j&#39;ai relevé dans ce texte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En tant que contrepoint, j&#39;ai contribué à la formation des enseignants d&#39;éducation physique du canton de Genève, en primaire. Alors qu&#39;ils travaillent avec des enfants bien plus jeunes, leur approche était beaucoup plus diverse et intéressante que l&#39;approche vaudoise. Par exemple, un enseignant proposait dans un premier temps d&#39;apprendre quelques techniques et variantes. Dans une deuxième phase, les élèves devaient par binômes chorégraphier un vrai enchainement (au sens du parkour, ici) intégrant différentes techniques et obstacles. On peut facilement imaginer des exemples de critères d&#39;évaluation pertinents pour s&#39;éloigner du modèle techniciste. Utilisation des techniques apprises en cours certes, par exemple cinq techniques imposées; mais aussi interactions avec différentes surfaces et obstacles (mur, plan incliné, caisson, barres, tapis...); utilisation de techniques n&#39;ayant pas fait l&#39;objet d&#39;un apprentissage formel, laissant les élèves développer leurs propres variations; ou utilisation d&#39;une technique vue en cours... mais sur un autre type d&#39;obstacle; fluidité ou rapidité de l&#39;enchainement, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bref, les solutions sont abondantes et pas si compliquées que ça à mettre en place, pour peu que l&#39;on décide de se décoller un peu du technicisme. Je laisse ici pour terminer ma playlist alternative de vidéos pour l&#39;examen de 11e, selon moi meilleures que celles du SEPS (mais pas parfaites: mon temps bénévole pour refaire ce que d&#39;autres ont été payés pour faire a ses limites).&lt;/p&gt;
&lt;div id=&quot;eF4tEv8fZNI&quot; class=&quot;eleventy-plugin-youtube-embed&quot; style=&quot;position:relative;width:100%;padding-top: 56.25%;&quot;&gt;&lt;iframe style=&quot;position:absolute;top:0;right:0;bottom:0;left:0;width:100%;height:100%;&quot; width=&quot;100%&quot; height=&quot;100%&quot; frameborder=&quot;0&quot; title=&quot;Embedded YouTube video&quot; src=&quot;https://www.youtube-nocookie.com/embed/eF4tEv8fZNI?list=PLT3NQy7U-aF3t_9e-FPjSOyljX9QRxplJ&quot; allow=&quot;accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share&quot; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;&lt;/div&gt;
&lt;hr class=&quot;footnotes-sep&quot;&gt;
&lt;section class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;ol class=&quot;footnotes-list&quot;&gt;
&lt;li id=&quot;fn1&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Dans le canton de Vaud, l&#39;éducation physique n&#39;est pas &lt;em&gt;notée&lt;/em&gt;, au sens où elle ne pèse pas sur la réussite ou l&#39;échec scolaire des élèves. Cependant, certaines disciplines sont &lt;em&gt;évaluées&lt;/em&gt;, et les résultats de ces évaluations sont inscrits dans le carnet d&#39;EPS de l&#39;élève, sans que ce carnet n&#39;ait d&#39;impact sur l&#39;avenir scolaire de l&#39;élève. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-a-l-ecole-pourquoi-faire/#fnref1&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn2&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://ressources-eps-vd.ch/evaluation-11e-agres/&quot;&gt;https://ressources-eps-vd.ch/evaluation-11e-agres/&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-a-l-ecole-pourquoi-faire/#fnref2&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn3&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Je pense qu&#39;on devrait éviter le nom &amp;quot;saut du voleur&amp;quot;, qui est ambigu car utilisé pour différents mouvements; tandis que dash fait consensus. C&#39;est un détail, mais qui a de l&#39;importance si on veut éviter un décrochage allant s&#39;accentuant entre le langage utilisés par les enseignants d&#39;éducation physique et celui utilisé par la pratique sociale de référence. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-a-l-ecole-pourquoi-faire/#fnref3&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;
</content>
  </entry>
  <entry>
    <title>Parkourpedia 🦉</title>
    <link href="https://traces.info/blog/parkourpedia/" />
    <updated>2026-03-13T00:00:00Z</updated>
    <id>https://traces.info/blog/parkourpedia/</id>
    <content type="html">&lt;p&gt;Depuis le temps, on devrait avoir de bonnes ressources publiquement accessibles pour apprendre et enseigner le parkour. Pourtant, ce n&#39;est pas le cas. J&#39;ai donc créé &lt;a href=&quot;https://parkourpedia.ch&quot;&gt;Parkourpedia&lt;/a&gt; pour combler cette lacune.&lt;/p&gt;
&lt;h1 id=&quot;il-n-y-a-pas-de-bonnes-ressources-francophones&quot; tabindex=&quot;-1&quot;&gt;Il n&#39;y a pas de bonnes ressources francophones &lt;a class=&quot;header-anchor&quot; href=&quot;https://traces.info/blog/parkourpedia/#il-n-y-a-pas-de-bonnes-ressources-francophones&quot;&gt;#&lt;/a&gt;&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Il n&#39;y a à ma connaissance même pas un répertoire publiquement accessible de mouvements en français, langue d&#39;origine du parkour&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/parkourpedia/#fn1&quot; id=&quot;fnref1&quot;&gt;[1]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Plus précisément, les ressources accessibles sont peu exhaustives, se contentant généralement des &amp;quot;bases&amp;quot; du parkour, comme si une version stéréotypée du parkour de 2010 était figée dans le temps. Un risque évident est celui de la réification. A force, on a l&#39;impression que le parkour &lt;em&gt;est&lt;/em&gt; cette liste de techniques. C&#39;est d&#39;autant plus dommage si cette liste est une version limitée et dépassée de ce que pourrait être le parkour, ou qu&#39;elle représente mal ce que font en fait les pratiquants contemporains. Imaginez ce que de telles ressources risquent de devenir entre les mains d&#39;enseignants d&#39;éducation physique qui n&#39;ont pas d&#39;autre expérience du parkour.&lt;/p&gt;
&lt;h1 id=&quot;des-ressources-exhaustives&quot; tabindex=&quot;-1&quot;&gt;Des ressources exhaustives ? &lt;a class=&quot;header-anchor&quot; href=&quot;https://traces.info/blog/parkourpedia/#des-ressources-exhaustives&quot;&gt;#&lt;/a&gt;&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Les ressources plus exhaustives existant dans d&#39;autres langues présentent une très forte asymétrie en faveur des mouvements les plus complexes et difficiles, aux dépens de mouvements plus simples. &lt;a href=&quot;https://parkourtheory.com/&quot;&gt;Parkour Theory&lt;/a&gt; est un bon exemple. Avec 1773 techniques répertoriées au moment où j&#39;écris, c&#39;est une bonne exploration de ce que le corps humain peut faire et de ce que le parkour peut être à ses frontières les plus reculées. Et pourtant, il manque de nombreuses techniques que des débutants peuvent apprendre rapidement&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/parkourpedia/#fn2&quot; id=&quot;fnref2&quot;&gt;[2]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. C&#39;est une des raisons, entre autres, qui limite l&#39;intérêt de Parkour Theory hormis pour les pratiquants les plus avancés.&lt;/p&gt;
&lt;h1 id=&quot;le-probleme-du-technicisme&quot; tabindex=&quot;-1&quot;&gt;Le problème du technicisme &lt;a class=&quot;header-anchor&quot; href=&quot;https://traces.info/blog/parkourpedia/#le-probleme-du-technicisme&quot;&gt;#&lt;/a&gt;&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Le parkour ne se réduit pas à une liste de techniques corporelles. Et pourtant, c&#39;est à peu près tout ce que les ressources disponibles proposent. Cela doit être relié à la question de la réification mentionnée plus haut. Si l&#39;on est amenés à concevoir que le parkour &lt;em&gt;est&lt;/em&gt; une liste de techniques, alors apprendre ou enseigner le parkour revient à simplement parcourir quelques unes de ces techniques. Pas de créativité, pas de challenges, pas de perspective ludique, pas d&#39;exploration de l&#39;environnement. D&#39;aucuns diraient: de la gymnastique.&lt;br&gt;
C&#39;est là une question de contenu (ce qui est à apprendre ou enseigner); mais c&#39;est aussi une question de méthode. Implicitement, la pédagogie de ces ressources est de donner des instructions techniques explicites (description du mouvement) accompagnées par une démonstration (photo ou vidéo). C&#39;est un peu la pédagogie par défaut, et aller au-delà est souhaitable mais difficile.&lt;br&gt;
Il y a donc une double lacune de ressources non technicistes, à la fois pour ce qui est du contenu comme des méthodes.&lt;/p&gt;
&lt;h1 id=&quot;quelle-solution&quot; tabindex=&quot;-1&quot;&gt;Quelle solution ? &lt;a class=&quot;header-anchor&quot; href=&quot;https://traces.info/blog/parkourpedia/#quelle-solution&quot;&gt;#&lt;/a&gt;&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Pour commencer à résoudre ces différents problèmes, j&#39;ai créé &lt;a href=&quot;https://parkourpedia.ch&quot;&gt;Parkourpedia&lt;/a&gt;. C&#39;est une librairie des techniques; mais aussi de formes d&#39;entrainement, c&#39;est-à-dire de jeux, exercices et progressions. Voici un morceau de solution: comment enseigner le parkour ? pas seulement au travers d&#39;instructions explicites, mais au travers de formes d&#39;entrainement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque nous avons conçu le modèle Jeunesse+Sport (J+S) pour le parkour&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/parkourpedia/#fn3&quot; id=&quot;fnref3&quot;&gt;[3]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, nous avons découpé la discipline en 11 &amp;quot;formes caractéristiques&amp;quot;. Certaines sont assez traditionnelles, comme les sauts ou passements. Mais on y trouve également la créativité et le respect de soi, des autres et de l&#39;environnement. Voilà un deuxième morceau de solution: qu&#39;est-ce qui est visé par les formes d&#39;entrainement ? pas seulement des techniques corporelles, mais des formes caractéristiques plus générales. Et à l&#39;inverse: comment peut-on apprendre des compétences &amp;quot;abstraites&amp;quot; comme la créativité ou le flow ? via les formes d&#39;entrainement pertinentes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parkourpedia est une librairie &lt;em&gt;orientée&lt;/em&gt;, elle ne vise pas l&#39;exhaustivité complète étant donné que d&#39;autres tentent déjà de le faire. Parkourpedia se centre sur ce qui peut raisonnablement être appris par tout le monde sans l&#39;aide de matériel spécifique. Il y a de l&#39;arbitraire ici, mais heuristiquement, mettons entre parenthèses les techniques qui n&#39;ont été jusqu&#39;ici réalisées que par une poignée des pratiquants les plus expérimentés dans le monde, et concentrons-nous sur ce qui trouverait le plus facilement sa place dans un cours de parkour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Finalement, Parkourpedia mérite un développement sur le long terme pour être une vraie solution. Est notamment prévu:&lt;/p&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;Traduction en plusieurs langues (en, de)&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;Progressions détaillées pour une sélection de techniques&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;Ressources &amp;quot;clé en main&amp;quot; pour le parkour scolaire&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Vous pouvez soutenir le développement de parkourpedia &lt;a href=&quot;https://parkourpedia.ch/fr/support/&quot;&gt;ici&lt;/a&gt;. Avec ces limitations en tête, j&#39;espère que Parkourpedia sera utile, et je suis ouvert à tout feedback pour rendre cela possible.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&quot;footnotes-sep&quot;&gt;
&lt;section class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;ol class=&quot;footnotes-list&quot;&gt;
&lt;li id=&quot;fn1&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Au début des années 2000, des pratiquants du monde entier faisaient de grands efforts pour retrouver les noms des techniques en français et y faire référence lorsqu&#39;ils proposaient leurs traductions, tutoriaux, etc. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/parkourpedia/#fnref1&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn2&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Pour ne prendre qu&#39;un exemple: pas de passement de sécurité en arrière. On ne peut pas considérer cela comme une technique de niche alors qu&#39;il y a pléthore de &lt;em&gt;270 Dive Down Monkey Quarter&lt;/em&gt; et autres &lt;em&gt;Aerial Twist Vault Method Grab Shuriken&lt;/em&gt;. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/parkourpedia/#fnref2&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn3&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Dutoit, J. et al.,  &lt;em&gt;Manuel Parkour&lt;/em&gt;, 2022 &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/parkourpedia/#fnref3&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;
</content>
  </entry>
  <entry>
    <title>Qu&#39;est-ce que le parkour ?</title>
    <link href="https://traces.info/blog/qu-est-ce-que-le-parkour/" />
    <updated>2026-01-24T00:00:00Z</updated>
    <id>https://traces.info/blog/qu-est-ce-que-le-parkour/</id>
    <content type="html">&lt;p&gt;Dans une série de quatre articles, &lt;em&gt;je fais&lt;/em&gt; le tour de la question: &amp;quot;qu&#39;est-ce que le parkour ?&amp;quot; La question se pose, évidemment, parce qu&#39;il existe différentes conceptions de cette pratique, qui sont parfois en tension les unes avec les autres.  La définition du parkour a pu faire débat dans le passé, et il n&#39;est pas clair que cette question soit tranchée. Mais plutôt que d&#39;énumérer des définitions du parkour ou de proposer la mienne, le but est ici de faire le tour des manières de se poser la question et des types de réponses qui peuvent y être données. L&#39;enjeu est &lt;em&gt;méta&lt;/em&gt;, donc.&lt;/p&gt;
&lt;ol&gt;
&lt;li&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-empiriquement&quot;&gt;Le parkour, empiriquement&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-comme-pratique-organisee-en-tour-par-tour/&quot;&gt;Le parkour comme pratique en tour par tour&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/definir-le-parkour&quot;&gt;Définir le parkour&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/l-ontologie-du-parkour&quot;&gt;L&#39;ontologie du parkour&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;p&gt;Ci-dessous, un petit résumé absolument pas exhaustif.&lt;/p&gt;
&lt;h1 id=&quot;1-description-empirique&quot; tabindex=&quot;-1&quot;&gt;1 Description empirique &lt;a class=&quot;header-anchor&quot; href=&quot;https://traces.info/blog/qu-est-ce-que-le-parkour/#1-description-empirique&quot;&gt;#&lt;/a&gt;&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-empiriquement&quot;&gt;Une première approche&lt;/a&gt; consisterait à être purement descriptifs. Le parkour, c&#39;est ce que les traceurs font quand ils disent faire du parkour. Il suffit donc d&#39;aller voir ce qu&#39;ils font ! Facile.&lt;br&gt;
Le fait est que cela a des résultats déroutants. Le parkour, ça consiste en grande partie à discuter, à s&#39;observer mutuellement et à attendre son tour. Beaucoup d&#39;immobilité donc ! Est-ce que c&#39;est vraiment ça ?&lt;br&gt;
Bien sûr, ce n&#39;est pas que cela. Il y a également la co-construction d&#39;un savoir sur les possibilités offertes par un environnement via des challenges progressifs et collectifs. Contrairement à certaines descriptions communes du parkour, cela implique un certain nombre d&#39;actions inefficientes et un focus sur des techniques comme le &amp;quot;stick&amp;quot; qui n&#39;ont pas pour but de franchir des obstacles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsqu&#39;on observe finement le parkour en tant qu&#39;activité concrète, on peut relever des choses que les pratiquants eux-mêmes ne remarquent et ne discutent jamais. Ainsi, dès que plusieurs pratiquants se trouvent dans le même espace, la pratique du parkour prend souvent la forme d&#39;une &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-comme-pratique-organisee-en-tour-par-tour/&quot;&gt;pratique organisée en tour par tour en fonction d&#39;espaces d&#39;attention&lt;/a&gt;. C&#39;est un mode d&#39;organisation fréquent, vu mais pas remarqué par les pratiquants.&lt;br&gt;
En somme, un espace attentionnel se crée lorsque les traceurs prêtent attention aux objets pertinents pour leur action ainsi qu&#39;aux autres pratiquants intéressés par les mêmes objets. Au sein de cet espace attentionnel, une organisation en tour par tour se met en place de manière à ce que chacun puisse pratiquer de manière à peu près égale et sans risque de collision. Inspiré par l&#39;analyse conversationnelle, je propose tout un modèle permettant de décrire cela.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces deux articles sont bourrés de détails, mais ce qu&#39;on peut retenir ici c&#39;est qu&#39;il y a un grand écart entre ce que les traceurs disent du parkour est au mieux très incomplet. Se reposer sur les discours pour faire l&#39;économie de l&#39;observation n&#39;est pas très sérieux, et je pense qu&#39;il faut en tirer une leçon générale: une pratique, ça ne s&#39;analyse pas uniquement à partir des discours.&lt;/p&gt;
&lt;h1 id=&quot;2-language&quot; tabindex=&quot;-1&quot;&gt;2 Language &lt;a class=&quot;header-anchor&quot; href=&quot;https://traces.info/blog/qu-est-ce-que-le-parkour/#2-language&quot;&gt;#&lt;/a&gt;&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Néanmoins, les discours ont des choses à nous apporter. Pour répondre à la question &amp;quot;qu&#39;est-ce que le parkour&amp;quot;, il n&#39;est pas aberrant d&#39;aller voir &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/definir-le-parkour&quot;&gt;ce que les pratiquants eux-mêmes en disent&lt;/a&gt;. Il se trouve que pour décrire leur activité, les traceurs puisent dans divers répertoires qui sont mutuellement contradictoires. Leurs descriptions et définitions correspondent rarement à la description que ferait un observateur attaché à la concrétude de l&#39;activité se déroulant sous ses yeux.&lt;br&gt;
Je montre que ces discours servent à légitimer le parkour et à lui donner un surplus de sens, mais qu&#39;ils ont également une dimension normative qui est partiellement constitutive de la pratique. Qu&#39;est-ce que ça signifie ? En bref, que les traceurs utilisent des discours, des descriptions et des normes pour guider leur action et produire du mouvement qui &amp;quot;compte&amp;quot; comme du parkour. Si j&#39;ai raison, on peut s&#39;attendre à ce que débattre de ce qu&#39;&lt;em&gt;est&lt;/em&gt; le parkour sert à définir ce qu&#39;il &lt;em&gt;devrait être&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;in fine&lt;/em&gt; change la pratique concrète.&lt;/p&gt;
&lt;h1 id=&quot;3-metaphysique&quot; tabindex=&quot;-1&quot;&gt;3 Métaphysique &lt;a class=&quot;header-anchor&quot; href=&quot;https://traces.info/blog/qu-est-ce-que-le-parkour/#3-metaphysique&quot;&gt;#&lt;/a&gt;&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Qu&#39;est-ce que le parkour si on monte en abstraction ? Est-ce qu&#39;on peut vraiment parler comme d&#39;une &lt;em&gt;chose&lt;/em&gt; ou entité ? Si oui, quel type d&#39;entité ?&lt;br&gt;
En utilisant des outils de l&#39;ontologie sociale, je suggère le parkour doit être mis dans la boite des &lt;em&gt;pratiques sociales&lt;/em&gt;. Selon la conception que je défend, le parkour est &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/l-ontologie-du-parkour&quot;&gt;composé de toutes les activités concrètes réalisées dans le but intentionnel de réaliser un certain type d&#39;action&lt;/a&gt;.&lt;br&gt;
Sur le chemin, je discute une certaine conception des pratiques sociales qui les réduit aux actions de groupe. Je suggère que pour traiter de pratiques comme le parkour qui reposent sur des types d&#39;action socialement construits mais dont les occurrences peuvent être réalisées par un individu seul, il parait utile d&#39;utiliser une conception des pratiques sociales qui n&#39;est pas basée sur les actions de groupe.&lt;br&gt;
Je montre aussi que cette montée en abstraction est assez utile pour avoir un cadre conceptuel avec lequel discuter de questions comme celle du changement de la pratique au fil du temps.&lt;/p&gt;
</content>
  </entry>
  <entry>
    <title>Le parkour, empiriquement</title>
    <link href="https://traces.info/blog/le-parkour-empiriquement/" />
    <updated>2026-01-23T00:00:00Z</updated>
    <id>https://traces.info/blog/le-parkour-empiriquement/</id>
    <content type="html">&lt;p&gt;Faire une description empirique du parkour revient à observer ce que font les traceurs quand ils disent faire du parkour&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-empiriquement/#fn1&quot; id=&quot;fnref1&quot;&gt;[1]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Pour focaliser la discussion, je vais m&#39;intéresser seulement à la pratique en extérieur.&lt;/p&gt;
&lt;h1 id=&quot;le-parkour-ce-n-est-pas-juste-bouger&quot; tabindex=&quot;-1&quot;&gt;Le parkour, ce n&#39;est pas juste &amp;quot;bouger&amp;quot; &lt;a class=&quot;header-anchor&quot; href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-empiriquement/#le-parkour-ce-n-est-pas-juste-bouger&quot;&gt;#&lt;/a&gt;&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;La première chose qu&#39;il faut dire, c&#39;est qu&#39;&lt;em&gt;empiriquement&lt;/em&gt;, le parkour consiste à être statique pendant la majorité du temps. Les traceurs passent plus de temps à discuter, observer et attendre leur tour qu&#39;à &amp;quot;bouger&amp;quot;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-empiriquement/#fn2&quot; id=&quot;fnref2&quot;&gt;[2]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le parkour prend ainsi très souvent la forme d&#39;une activité organisée en tour par tour&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-empiriquement/#fn3&quot; id=&quot;fnref3&quot;&gt;[3]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Les pratiquants qui partagent un même espace se coordonnent pour que chacun puisse avoir le droit à une tentative de mouvement sans être gêné par autrui ou prendre le risque d&#39;une collision. Cette coordination est informelle. Tellement informelle qu&#39;elle n&#39;est presque jamais discutée ou remarquée.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut être tenté de dire que cela est totalement accidentel, pas essentiel, que le parkour ce n&#39;est pas &lt;em&gt;ça&lt;/em&gt;. Mais je pense qu&#39;il est utile d&#39;éviter cette tentation. D&#39;une part, elle &lt;em&gt;présuppose&lt;/em&gt; ce qu&#39;est le parkour, alors que c&#39;est justement ce que l&#39;on voulait éviter en se faisant empiristes rigoureux. D&#39;autre part, il y a de bonnes raisons de penser que cela n&#39;est pas complètement contingent. Cela est bien constitutif du parkour, car c&#39;est ainsi que l&#39;activité est mise en place, organisée collectivement &lt;em&gt;in situ&lt;/em&gt;. Et cette organisation émerge des contraintes de l&#39;activité, de sorte qu&#39;elle est d&#39;une certaine manière inévitable&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-empiriquement/#fn4&quot; id=&quot;fnref4&quot;&gt;[4]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-comme-pratique-organisee-en-tour-par-tour/&quot;&gt;un autre article&lt;/a&gt; je décris en détail cette organisation en tour par tour. Mais pour faire court, pensez à une conversation. Les participants à une conversation se taisent une bonne partie du temps. Une conversation ne se réduit pas à celui qui parle pendant qu&#39;il parle. Je pense qu&#39;il est acceptable de dire qu&#39;il en va de même pour le parkour.&lt;/p&gt;
&lt;h1 id=&quot;jouer-avec-les-obstacles&quot; tabindex=&quot;-1&quot;&gt;Jouer avec les obstacles &lt;a class=&quot;header-anchor&quot; href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-empiriquement/#jouer-avec-les-obstacles&quot;&gt;#&lt;/a&gt;&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Alors que les vidéos de parkour peuvent donner l&#39;illusions que les traceurs traversent la ville en sautant de toit en toit, c&#39;est un mode de pratique à peu près inexistant&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-empiriquement/#fn5&quot; id=&quot;fnref5&quot;&gt;[5]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. La pratique se fait généralement dans un espace restreint, sur de courtes distances, dans des lieux appelés &amp;quot;spots&amp;quot;. Les traceurs arrivent sur leur spot, posent leurs affaires, et occupent l&#39;espace temporairement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les spots contiennent ce que les traceurs appellent des &amp;quot;obstacles&amp;quot;. Le mot est intéressant parce qu&#39;il concerne des objets qui ne sont pas généralement considérés comme des obstacles pour un simple passant&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-empiriquement/#fn6&quot; id=&quot;fnref6&quot;&gt;[6]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Les obstacles sont partiellement constitués par nos buts. Pour que quelque chose soit un obstacle, il faut un but qui nous fasse nous achopper sur l&#39;obstacle&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-empiriquement/#fn7&quot; id=&quot;fnref7&quot;&gt;[7]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Les traceurs imaginent des chemins, des trajectoires et des défis qui font que des objets anodins deviennent des obstacles. Pour cela, il leur faut également oublier ou mettre de côté les affordances les plus évidentes, faciles ou moins fatigantes (l&#39;escalier). Cela rapproche le parkour d&#39;un jeu suitsien:&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&amp;quot;Jouer à un jeu consiste à tenter volontairement de surmonter des obstacles non nécessaires.&amp;quot;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-empiriquement/#fn8&quot; id=&quot;fnref8&quot;&gt;[8]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Notons cependant que l&#39;usage des traceurs et celui de Suits ne correspondent pas exactement. Par exemple lorsqu&#39;on effectue un saut de précision entre deux &amp;quot;obstacles&amp;quot;, ce ne sont pas vraiment ces deux objets qui sont &amp;quot;surmontés&amp;quot;, mais plutôt l&#39;espace entre les deux. Un obstacle au sens de Suits n&#39;est donc pas toujours un objet matériel particulier. Et les &amp;quot;obstacles&amp;quot; des traceurs ne sont pas nécessairement des obstacles à leur mouvement, mais souvent ce qui le permet. Par obstacle, les traceurs entendent donc tout élément matériel (murs, barrières, bancs, rebords de trottoir, arbres...) permettant une mise à l’épreuve de leur mobilité, de leur corps, de leurs compétences en parkour.&lt;/p&gt;
&lt;h1 id=&quot;isolation-et-enchainements&quot; tabindex=&quot;-1&quot;&gt;Isolation et enchainements &lt;a class=&quot;header-anchor&quot; href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-empiriquement/#isolation-et-enchainements&quot;&gt;#&lt;/a&gt;&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Une partie de la pratique revient à répéter des mouvements isolés et discrets. Le but est d’acquérir, maîtriser, stabiliser, rendre propre un répertoire de techniques plus ou moins complexes, formes gestuelles abstraites pouvant être transposées et adaptées à des situations et environnements divers. Développer son répertoire semble nécessaire pour lire les affordances de l&#39;environnement. Cela permet d&#39;être attentif aux propriétés et relations pertinentes pour l&#39;accomplissement de ces mouvements. En fait, il n&#39;est pas rare que les traceurs utilisent des noms de mouvements pour parler des espaces particulièrement propices à une technique particulière (&amp;quot;ah y&#39;a un saut de bras là&amp;quot;). Progressivement les techniques isolées s&#39;hybrident et se modifient pour permettre des interactions de plus en plus complexes et difficiles avec l&#39;environnement. Il y a bien des &amp;quot;techniques de base&amp;quot;, qui souvent portent un nom, mais les limites du répertoire ne sont pas vraiment définies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une autre partie de la pratique consiste à fusionner ces techniques dans des &amp;quot;enchainements&amp;quot; plus ou moins longs (mais dépassant rarement la centaine de mètres) et fluides. L’idéal devient de transformer la série d’actes discrets en un enchaînement continu, où chaque fin de mouvement est toujours le début d’un autre. Le but peut être la vitesse ou une fluidité plus tranquille, ce que les pratiquants appellent parfois &amp;quot;faire du flow&amp;quot;. L’enchaînement a une logique autonome, qui n’est pas toujours celle du déplacement utilitaire : le fait que le pratiquant fasse des aller-retour, des détours, tourne en rond, ne retire rien à l’accomplissement. Des actions &amp;quot;inefficientes&amp;quot; telles que des figures acrobatiques, des roulades, des mouvements volontairement rendus difficiles (p.ex. sauter à pieds joints au lieu de profiter d’une course d’élan) viennent agrémenter ou compliquer l’action.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela m&#39;amène à complémenter l&#39;idée de jeu suitsien proposé plus haut&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-empiriquement/#fn9&quot; id=&quot;fnref9&quot;&gt;[9]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Le jeu devient de mettre en relation par le mouvement des éléments matériels distincts (tel mur sur lequel je prends appui et tel rebord de trottoir sur lequel j’atterris). Dit autrement, les traceurs perçoivent que les relations entre objets constituent des affordances. Un mur afforde de prendre appui et l&#39;autre d&#39;atterir, mais surtout l&#39;espace entre les deux murs afforde un saut de précision. Il me semble qu&#39;on peut dire qu&#39;une partie du jeu consiste à explorer et découvrir les affordances de l&#39;environnement. La créativité ne consiste pas seulement à se demander ce qu&#39;un objet particulier permet, mais comment associer plusieurs objets différents. Quelles sont les associations possibles entre ce poteau et ce mur ? Un saut de précision ? Un saut de chat-bras ? Une combinaison de plusieurs techniques ?&lt;/p&gt;
&lt;h1 id=&quot;l-epreuve&quot; tabindex=&quot;-1&quot;&gt;L&#39;épreuve &lt;a class=&quot;header-anchor&quot; href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-empiriquement/#l-epreuve&quot;&gt;#&lt;/a&gt;&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Les pratiquants se fixent seuls ou collectivement des épreuves, défis et objectifs. Il s&#39;agit souvent de définir un point de l’environnement à atteindre, avec plus ou moins de contraintes ajoutées, implicitement ou explicitement. Les pratiquants peuvent ainsi définir plus ou moins strictement les techniques à employer ou s’imposer des handicaps (p.ex. faire un défi à une seule main). De manière générale, tout défi repose sur la limitation plus ou moins grande des prises que les traceurs s&#39;autorisent à utiliser. J&#39;ai déjà mentionné que le parkour revenait à refuser d&#39;utiliser certains affordances trop évidentes ou faciles. Il vient un moment où cela s&#39;applique également à des techniques de parkour: pas seulement franchir le mur plutôt qu&#39;utiliser l&#39;escalier, mais franchir le mur avec des techniques qui ne sont pas forcément les plus efficaces.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aggerholm et Larsen on bien décrit ce processus d&#39;épreuve&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-empiriquement/#fn10&quot; id=&quot;fnref10&quot;&gt;[10]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;:&lt;/p&gt;
&lt;ol&gt;
&lt;li&gt;Le &lt;em&gt;challenge&lt;/em&gt; est l’étape où les pratiquants envisagent des mouvements qui n’apparaissent pas encore comme possibles. Il s’agit d’inventer des défis, que parfois tous les participants pensent impossibles, mais que souvent quelqu’un accomplira tout de même.&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;Le &lt;em&gt;break&lt;/em&gt;, qui se retrouve en français sous l’expression « casser un saut », est le moment où le défi est accompli. Casser un défi nécessite de répéter, d’échouer et recommencer, de faire l’expérience d’une &amp;quot;résistance frustrante, mais captivante&amp;quot;.&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;Le &lt;em&gt;clean&lt;/em&gt; est le moment où, le défi étant réussi, il s’agit de continuer à travailler dessus jusqu’à ce que le pratiquant se sente en contrôle de son exécution, qu’il l’incorpore au point de devenir naturel, que le mouvement devienne &amp;quot;propre&amp;quot; (aux deux sens du terme: sans défaut, et à soi).&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;p&gt;Ce processus est circulaire, parce que les traceurs sont toujours dans une &amp;quot;tension verticale&amp;quot;: dès que l&#39;équilibre entre capacités corporelles et affordances a été atteint, ils se remettent à envisager quelque chose de plus difficile, par exemple en ajoutant des contraintes. Je ne peux pas m&#39;empêcher de mettre en garde contre une certaine surinterprétation, celle de l&#39;&lt;em&gt;ordalie&lt;/em&gt;. Ce n&#39;est pas parce qu&#39;il y a épreuve que ce qui est en jeu c&#39;est l&#39;existence des pratiquants. J&#39;ai &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/note-critique-sur-l-ordalie/&quot;&gt;déjà fait la critique&lt;/a&gt; de l&#39;utilisation du concept d&#39;ordalie, et elle est tout à fait applicable ici.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le répertoire, en particulier celui qui a des noms, permet de créer collectivement les défis ou de les communiquer explicitement (&amp;quot;tu penses que c&#39;est possible de... ?&amp;quot;). Mais il est important de préciser qu&#39;il reste toujours une grande part d&#39;implicite. Les conditions de réussite ne sont pas nécessairement les mêmes pour tous les participants. Un défi peut être interprété de différentes manières, redéfini et négocié chemin faisant. Par exemple, le but peut être d&#39;aller d&#39;un point A à un point B sans toucher le sol, mais les participants peuvent s&#39;ajouter individuellement des contraintes sans nécessairement les communiquer. Le défi va souvent être redéfini au fur et à mesure que les traceurs parviennent ou non à leur but et découvrent de nouvelles affordances et contraintes. En étant flexible et informelle, la pratique collective accommode une certaine diversité de morphologie et d&#39;habileté. La pratique en commun n&#39;écrase pas la diversité des modalités de pratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au fil des défis, il y a une exploration et une sélection collective des affordances. Les traceurs découvrent progressivement les nouvelles affordances d&#39;un espace et dans le même temps de nouvelles manières de mettre à l&#39;épreuve leurs habiletés. Autrement dit, il y a co-construction d&#39;un savoir concernant les possibilités de mouvement offertes par un environnement. Le parkour a ainsi pu être décrit comme une forme d&#39;apprentissage situé&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-empiriquement/#fn11&quot; id=&quot;fnref11&quot;&gt;[11]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; c’est-à-dire un apprentissage ayant lieu dans le même contexte que son application. Cela doit cependant être nuancé, notamment pour rendre compte de la pratique en salle. Ma description ne peut donc pas être généralisée à toutes les occurrences de parkour.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&quot;footnotes-sep&quot;&gt;
&lt;section class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;ol class=&quot;footnotes-list&quot;&gt;
&lt;li id=&quot;fn1&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Je me fonde ici sur des observations systématiques effectuées dans le cadre de mon mémoire. Une telle observation est nécessairement circonstancielle et non-exhaustive: c&#39;est une description du parkour à un moment donné, dans un espace donné. Il n&#39;est pas impossible d&#39;observer d&#39;autres pratiques ailleurs et à d&#39;autres moments. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-empiriquement/#fnref1&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn2&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Si vous ne me croyez pas, faites le test. Chaque fois que j&#39;ai chronométré le temps d&#39;activité de pratiquants expérimentés, ils le surestimaient de 2x à 5x. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-empiriquement/#fnref2&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn3&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Sacks, H., Schegloff, E. A., &amp;amp; Jefferson, G. (1974). A simplest systematics for the organization of turn-taking for conversation. &lt;em&gt;Language&lt;/em&gt;, 696–735. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-empiriquement/#fnref3&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn4&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Au sens où c&#39;est une solution stable et récurrente à des problèmes de coopération. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-empiriquement/#fnref4&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn5&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Kidder, J. L. (2013). Parkour: Adventure, Risk, and Safety in the Urban Environment. &lt;em&gt;Qualitative Sociology&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;36&lt;/em&gt;(3), Article 3. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-empiriquement/#fnref5&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn6&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Kidder, J. L. (2012). Parkour, The Affective Appropriation of Urban Space, and the Real/Virtual Dialectic. &lt;em&gt;City &amp;amp; Community&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;11&lt;/em&gt;(3), Article 3. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-empiriquement/#fnref6&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn7&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Nguyen, C. T. (2020). &lt;em&gt;Games: agency as art&lt;/em&gt;. Oxford University Press. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-empiriquement/#fnref7&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn8&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Suits, B. (1978). &lt;em&gt;The Grasshopper: Games, Life and Utopia&lt;/em&gt;. University of Toronto Press. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-empiriquement/#fnref8&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn9&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Il faudrait voir dans quelle mesure ce qui suit peut ou non être intégré à une analyse suitsienne. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-empiriquement/#fnref9&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn10&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Aggerholm, K., &amp;amp; Larsen, S. H. (2016). Parkour as acrobatics: an existential phenomenological study of movement in parkour. &lt;em&gt;Qualitative Research in Sport, Exercise and Health&lt;/em&gt; &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-empiriquement/#fnref10&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn11&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;O’Grady, A. (2012). Tracing the city – parkour training, play and the practice of collaborative learning. &lt;em&gt;Theatre, Dance and Performance Training&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;3&lt;/em&gt;(2), Article 2. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-empiriquement/#fnref11&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;
</content>
  </entry>
  <entry>
    <title>Le parkour comme pratique organisée en tour par tour</title>
    <link href="https://traces.info/blog/le-parkour-comme-pratique-organisee-en-tour-par-tour/" />
    <updated>2026-01-23T00:00:00Z</updated>
    <id>https://traces.info/blog/le-parkour-comme-pratique-organisee-en-tour-par-tour/</id>
    <content type="html">&lt;p&gt;Toute pratique sociale se déroule sur un arrière-plan, un ensemble d&#39;éléments nécessaires à l&#39;organisation de la pratique qui sont &amp;quot;vus mais pas remarqués&amp;quot;. Ainsi le parkour est généralement une activité organisée en tour par tour, et pourtant à ma connaissance cela n&#39;est discuté nulle part. Ce n&#39;est ni mentionné par les pratiquants, ni analysé dans la littérature académique. Je vous propose donc d&#39;analyser ce que vous avez peut-être vu, mais pas forcément remarqué.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une bonne partie de la littérature académique sur le parkour en fait une lecture symbolique et abstraite. Il s&#39;agit d&#39;interpréter le parkour, d&#39;en donner le sens, plutôt que de décrire ou d&#39;analyser finement la pratique concrète &lt;em&gt;in situ&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-comme-pratique-organisee-en-tour-par-tour/#fn1&quot; id=&quot;fnref1&quot;&gt;[1]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Je trouve ça tout à fait désolant. Déjà parce que cela expose à un risque élevé de surinterpétation, comme dans le cas du risible article de Macs Smith &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/academic-fails-laughing-at-macs-smith/&quot;&gt;que j&#39;avais décortiqué ici&lt;/a&gt;.&lt;br&gt;
C&#39;est également étrange de traiter une activité physique comme le parkour en évacuant le plus rapidement possible les corps et l&#39;environnement matériel. On reste au niveau du discours plutôt que de décrire et analyser la pratique. Dans le pire des cas, le décalage entre le discours et la pratique est suffisant pour rendre l&#39;analyse complètement à côté de la plaque. Dans tous les cas, cela conduit inévitablement à négliger l&#39;arrière-plan qui n&#39;est pas thématisé par les membres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, j&#39;ai remarqué en 2017, à partir de l&#39;observation directe et de l&#39;analyse de vidéos d&#39;entrainement, que le parkour était généralement organisé en tour par tour en fonction d&#39;espaces attentionnels. Tant d&#39;années plus tard, il me semble que cela n&#39;a jamais été discuté ailleurs. Je reprend donc ici certains éléments tirés notamment de &lt;a href=&quot;https://iris.unil.ch/handle/iris/150428&quot;&gt;mon mémoire&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;h1 id=&quot;espace-d-attentionnels-et-tour-par-tour&quot; tabindex=&quot;-1&quot;&gt;Espace d&#39;attentionnels et tour par tour &lt;a class=&quot;header-anchor&quot; href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-comme-pratique-organisee-en-tour-par-tour/#espace-d-attentionnels-et-tour-par-tour&quot;&gt;#&lt;/a&gt;&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Lorsque des traceurs arrivent sur un espace de pratique (un spot), ils orientent leur attention sur certains objets pertinents pour la pratique (des &amp;quot;obstacles&amp;quot;). Dès que plusieurs pratiquants souhaitent utiliser les mêmes obstacles ou que les trajectoires risquent de se croiser, tout traceur voulant agir doit observer ce que les autres font, ne serait-ce que pour éviter les collisions. Cela constitue ce que Bernard Conein appelle des &amp;quot;espaces attentionnels&amp;quot;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-comme-pratique-organisee-en-tour-par-tour/#fn2&quot; id=&quot;fnref2&quot;&gt;[2]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. La pratique dans ces espaces est conditionnée par l&#39;attention que les traceurs portent aux objets pertinents pour leur action de même qu&#39;aux individus dont les actions s&#39;orientent sur les mêmes objets. Même si les traceurs utilisent ces objets de manière différente, ils manifestent une action conjointe, c’est-à-dire une action &amp;quot;basée sur l’attention partagée et sur une vision coorientée par un objet&amp;quot;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-comme-pratique-organisee-en-tour-par-tour/#fn3&quot; id=&quot;fnref3&quot;&gt;[3]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un espace attentionnel, les traceurs doivent se coordonner pour que chacun puisse faire des tentatives de mouvement, si possible sans être gêné par les autres. Dans mes observations, cela prend systématiquement la forme d&#39;une activité organisée en tour par tour, de manière analogue à la conversation telle qu&#39;analysée par Sacks et al.&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-comme-pratique-organisee-en-tour-par-tour/#fn4&quot; id=&quot;fnref4&quot;&gt;[4]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;br&gt;
Dans un article fondateur de l’analyse conversationnelle, ils définissent un système capturant les &amp;quot;propriétés générales les plus importantes de la conversation&amp;quot;. En bref, ils examinent les règles générales qui opèrent pour organiser les transitions que sont chaque prise de parole. Selon eux, il y aurait dans les locutions des unités-types, les unités constructionnelles de tour (UCT; p.ex. une phrase), qui définissent à quel moment il est propice d’essayer de faire une transition, en donnant ou en prenant le tour de parole. Les UCT ont pour propriété d&#39;être prévisibles, ce qui permet aux locuteurs de se projeter, prévoyant la fin pour se préparer à prendre la parole, voire même d&#39;anticiper au point de commencer à parler juste avant la fin de l’UCT. L’organisation même de la conversation induirait donc une motivation intrinsèque à l’écoute, étant donné que tout individu qui veut parler doit d’abord écouter pour savoir si et quand il peut entrer dans la conversation. Il existe également des dispositifs d&#39;entrée de tour (&lt;em&gt;turn-entry device&lt;/em&gt;) ou amorces (&lt;em&gt;pre-start&lt;/em&gt;) qui sont autant de signes que quelqu&#39;un se prépare à parler (p.ex. s&#39;éclaircir la voix).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 2015, des chercheurs ont utilisé ce modèle pour décrire comment les skateurs s&#39;organisent pour entrer dans un &lt;em&gt;bowl&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-comme-pratique-organisee-en-tour-par-tour/#fn5&quot; id=&quot;fnref5&quot;&gt;[5]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Il se trouve qu&#39;il est également parfait pour analyser le parkour. Pour alléger la lecture, ma propre version du modèle est donnée en fin d&#39;article.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour faire court, les traceurs &amp;quot;bougent&amp;quot; de manière alternée, chacun à son tour, pendant que les autres prennent le rôle d&#39;observateur. La coordination est implicite est autogérée. L’ordre des tours n’est pas fixé, et il ne s’agit pas nécessairement de faire la queue. En général, les traceurs s’autosélectionnent pour prendre le tour. La distribution semble cependant relativement égalitaire, car les traceurs montrent un respect pour l’envie des autres de participer. Un traceur qui a fini son &amp;quot;tour&amp;quot; se met en retrait pour laisser place au suivant et éviter de monopoliser l’espace.&lt;br&gt;
Selon la situation, les UCT pertinentes peuvent être un trick/mouvement, un enchaînement, ou un &amp;quot;challenge&amp;quot;. Il est ainsi possible d&#39;anticiper la fin d&#39;un tour, soit en prévoyant le succès, soit en prévoyant le moment où le traceur précédent a une probabilité élevée de &amp;quot;rater&amp;quot;, laissant généralement la place à autrui avant de retenter sa chance.&lt;br&gt;
Les traceurs donnent des amorces pour indiquer qu&#39;ils vont s&#39;élancer, permettant aux autres de rester en retrait et ainsi de diminuer la probabilité d&#39;empiètement et de collision. Ces amorces sont corporelles: s’orienter en direction de l’obstacle, fixer le regard sur la trajectoire, s’immobiliser, se préparer à l’élan (pencher le corps en avant, plier les jambes…) et autres signes révélant la concentration ou la nervosité (réguler la respiration, s’essuyer les semelles, se frotter les mains, balancer d’un pied à l’autre…). Généralement, celui qui amorce au moment de la transition prend le tour, et les autres laissent faire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Finalement, on peut noter que plusieurs espaces attentionnels peuvent coexister: par exemple une zone du spot utilisée pour faire des passemurailles tandis qu&#39;une autre est dédiée à faire des passements. Ces deux zones auront alors chacune leur propre organisation en tour par tour. Un traceur qui voudrait utiliser les deux zones devrait alors s&#39;immiscer dans les deux prises de tour, ce qui dans mes observations peut arriver mais nécessite de communiquer verbalement ou utiliser un guetteur (qui bloque la prise de tour des autres).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout ceci fait que bien qu&#39;étant considéré comme une pratique &amp;quot;individuelle&amp;quot;, elle est de fait structurée collectivement. Le parkour nécessite un effort continu de coordination, et les espaces attentionnels créés rassemblent les propriétés mêmes d’une interaction sociale:&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&amp;quot;un foyer visuel et attentionnel commun, une disponibilité mutuelle à la communication verbale, une intense pertinence mutuelle des actes de chacun, un contact visuel qui maximise la possibilité pour chaque participant de percevoir le contrôle de l&#39;attention provenant de l&#39;autre&amp;quot;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-comme-pratique-organisee-en-tour-par-tour/#fn6&quot; id=&quot;fnref6&quot;&gt;[6]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;h1 id=&quot;ce-que-permet-le-modele&quot; tabindex=&quot;-1&quot;&gt;Ce que permet le modèle &lt;a class=&quot;header-anchor&quot; href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-comme-pratique-organisee-en-tour-par-tour/#ce-que-permet-le-modele&quot;&gt;#&lt;/a&gt;&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Décrire le parkour ainsi me semble extrêmement efficace pour mettre en évidence des propriétés intéressantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une conversation, l&#39;organisation en tour par tour permet d&#39;assurer qu&#39;il y a bien &lt;em&gt;une&lt;/em&gt; conversation, et pas une multitude de discussions éclatées. Dans le même temps, cela induit la nécessité intrinsèque de l&#39;écoute, afin de savoir si et quand on peut prendre son tour de parole.&lt;br&gt;
Les mêmes propriétés sont à l&#39;oeuvre dans le parkour: les traceurs sont focalisés sur une seule ligne d&#39;actions successives. Celui qui veut agir doit observer les actions d&#39;autrui; celui qui agit s&#39;expose au regard des autres. Cela constitue un public de pairs qui s&#39;observent, se jugent, se comparent, commentent puis tentent de reproduire ou d&#39;ajouter à la performance des autres. J&#39;y vois un mécanisme inhérent favorisant l&#39;apprentissage, puisqu&#39;observer favorise l&#39;imitation et qu&#39;être observé favorise le feedback externe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut utiliser le modèle pour comparer le parkour à d&#39;autres pratiques. Par exemple, il y a des similarités mais également des différences entre le parkour et la prise de tour pour entrer dans le bowl en skate. Ainsi il semble que ce que fait un skateur a peu d&#39;influence sur ce que fait le suivant &lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-comme-pratique-organisee-en-tour-par-tour/#fn7&quot; id=&quot;fnref7&quot;&gt;[7]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, contrairement à ce que j&#39;ai pu observer dans le parkour. En creusant un peu la comparaison, on peut sans doute mettre en avant des caractéristiques saillantes des deux activités. Peut-être que dans les situations que j&#39;ai observées, l&#39;environnement est moins standardisé que le bowl, et qu&#39;au travers des tentatives successives les traceurs y découvrent de nouvelles affordances, qu&#39;ils se mettent à exploiter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut également étudier l&#39;économie et la distribution de la prise de tour, ce qui à mon avis permet d&#39;analyser les relations entre pratiquants (jusqu&#39;à des rapports de pouvoir) et les relations des pratiquants à l&#39;activité. Prendre le tour signifie mettre à l&#39;épreuve ses compétences. Certains pourraient préférer ne pas les mettre à l&#39;épreuve pour éviter d&#39;être disqualifiés, comme lorsqu&#39;un élève évite à tout prix de se voir donner la parole lorsqu&#39;il n&#39;a pas révisé. D&#39;autres peuvent vouloir monopoliser l&#39;espace. Quels sont les facteurs faisant que la distribution est égalitaire ou non ? On peut penser à des caractéristiques sociales (genre, classe, race, âge), l&#39;hétérogénité de niveau du groupe, mais aussi des caractéristiques de l&#39;environnement (si l&#39;espace ne permet qu&#39;un seul type de mouvement, la comparaison est plus directe et transparente par rapport à un espace qui peut être investi de différentes manières).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les mécanismes d&#39;autorégulation de la prise de tour sont également dignes d&#39;intérêt. Les pratiquants qui lisent ceci ont sans doute pensé rapidement aux cas fréquents où des débutants ou des passants se trouvent dans la trajectoire d&#39;un traceur sans s&#39;en rendre compte. La marque la plus évidente du non-initié est l&#39;incapacité de percevoir ou comprendre les signes qui permettent d&#39;éviter ce genre de faux pas. Il lui manque à la fois la capacité de lire dans l&#39;environnement les trajectoire potentielles et la vigilance à la gestuelle d&#39;autrui. On pourrait s&#39;intéresser non seulement à la manière dont on apprend à produire et percevoir ces signaux, mais également à leur forme. Au-delà des amorces déjà mentionnées, je me suis rendu compte que pour indiquer que je ne suis &lt;em&gt;pas&lt;/em&gt; sur le point de prendre mon tour, je détourne le regard de l&#39;espace attentionnel, comme pour me retirer de cet espace. Quels autres dispositifs de prise de tour sont utilisés, et dans quelles conditions ? Que se passe-t-il lorsqu&#39;un pratiquant ne les perçoit pas ou les ignore ? Est-ce que les mécanismes de réparation des erreurs sont les mêmes lorsqu&#39;il s&#39;agit d&#39;un traceur et d&#39;un passant ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus généralement, il s&#39;agit ici d&#39;une (petite) contribution à l&#39;ethnométhodologie, à savoir une description des méthodes utilisées par les traceurs pour organiser leur activité. De fait, les méthodes nécessaires à l&#39;accomplissement de leur activité sont dans le même temps utilisées pour produire de l&#39;ordre et pour rendre la situation descriptible, intelligible, partageable, évaluable&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-comme-pratique-organisee-en-tour-par-tour/#fn8&quot; id=&quot;fnref8&quot;&gt;[8]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Les pratiquants de l&#39;analyse conversationnelle tendent à montrer que la structure en tour par tour de la conversation est la fondation sur laquelle sont bâties de nombreuses pratiques sociales. Mais le parkour n&#39;est pas une conversation, et est pourtant organisé ainsi. Cela suggère que l&#39;organisation en tour par tour est une solution plus fondamentale et générale que la seule conversation, et que c&#39;est cela qui forme (en partie) le substrat ontologique du social. Je pense ici aux approches de l&#39;ontologie sociale qui voient les solutions à des problèmes de coordination comme le fondement du social&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-comme-pratique-organisee-en-tour-par-tour/#fn9&quot; id=&quot;fnref9&quot;&gt;[9]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. C&#39;est une question pour un autre jour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Terminons sur quelques limites. Le cas limite est évidemment le traceur solitaire, qui par définition n&#39;a pas une activité en tour par tour. Il faut également remettre l&#39;accent sur le fait que la pratique peut être discontinue. Il peut y avoir un certain papillonnement, avec des traceurs passant flexiblement d&#39;un espace à l&#39;autre, d&#39;un challenge à l&#39;autre. C&#39;est l&#39;équivalent d&#39;avoir plusieurs conversations dans une pièce, et de passer d&#39;une conversation à l&#39;autre. Mais ce faisant, on arrive à un autre cas limite, celui où plusieurs traceurs pratiquent &amp;quot;en parallèle&amp;quot;, sans espace partagé et donc sans organisation en tour par tour. Il existe aussi peut-être d&#39;autres manières de s&#39;organiser: par exemple, faire une course poursuite ne fonctionne pas en tour par tour. Et finalement, le modèle nous renseigne sur la forme mais pas sur le contenu du parkour (qu&#39;un saut de chat est fait plutôt qu&#39;un passemuraille, mettons), tout comme le modèle d&#39;origine renseigne sur l&#39;organisation de la conversation mais pas sur ce qui est dit.&lt;/p&gt;
&lt;h1 id=&quot;l-organisation-en-tour-par-tour&quot; tabindex=&quot;-1&quot;&gt;L&#39;organisation en tour par tour &lt;a class=&quot;header-anchor&quot; href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-comme-pratique-organisee-en-tour-par-tour/#l-organisation-en-tour-par-tour&quot;&gt;#&lt;/a&gt;&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Voici le modèle de Sacks et al.&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-comme-pratique-organisee-en-tour-par-tour/#fn10&quot; id=&quot;fnref10&quot;&gt;[10]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; repris point par point dans les termes du parkour.&lt;/p&gt;
&lt;ol&gt;
&lt;li&gt;&lt;strong&gt;Le changement de traceur actif est récurrent, ou du moins se produit.&lt;/strong&gt; Chaque fois qu&#39;un traceur termine sa tentative, avec un succès ou un échec, il se retire de l&#39;espace pour laisser place au suivant.&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;&lt;strong&gt;Dans la majorité des cas, un seul traceur &amp;quot;bouge&amp;quot; à la fois.&lt;/strong&gt; Pour éviter les collisions et éviter de se retrouver bloqué par un autre pratiquant, les traceurs attendent en général que le précédent se soit retiré de l&#39;espace.&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;&lt;strong&gt;Des occurrences où plusieurs traceurs bougent en même temps sont communes, mais brèves.&lt;/strong&gt; Il peut arriver qu&#39;un traceur commence à prendre son élan pendant que le précédent sort de l&#39;espace, ou que deux traceurs essaient de prendre leur tour en même temps.&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;&lt;strong&gt;Les transitions (d’un tour à l’autre) sans intervalle ni chevauchement sont communes. Avec les transitions avec léger intervalle ou chevauchement, elles constituent la vaste majorité des transitions.&lt;/strong&gt; Le plus souvent, le laps de temps entre les prises de tour sont courts (quelques secondes seulement). Il peut arriver que la transition soit plus longue, par exemple lorsqu&#39;un pratiquant hésite sur un saut difficile.&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;&lt;strong&gt;L’ordre des tours n’est pas fixé, mais varie.&lt;/strong&gt; L&#39;ordre de passage n&#39;est pas formellement défini ni discuté. L&#39;alternance entre les pratiquants semble aléatoire. Parfois, un pratiquant conserve son tour malgré un échec, semblant implicitement avoir le &amp;quot;droit&amp;quot; à une deuxième chance.&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;&lt;strong&gt;La taille des tours n’est pas fixée, mais varie.&lt;/strong&gt; Tous les pratiquants utilisant un même espace ne l&#39;utilisent pas de la même manière. De plus, certains échouent rapidement, d&#39;autres vont jusqu&#39;au bout; certains vont vite, d&#39;autres lentement; certains hésitent ou ont besoin de faire des &amp;quot;tests&amp;quot;. De fait, la durée des tours est donc variable.&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;&lt;strong&gt;La longueur du challenge n’est pas spécifiée à l’avance.&lt;/strong&gt; Non seulement un défi n&#39;a pas de durée temporelle prédéfinie, mais il n&#39;est pas délimité par d&#39;autres conditions à l&#39;avance. Le succès d&#39;un traceur ne signifie pas la fin du challenge puisque d&#39;autres doivent encore essayer (pas de &amp;quot;winner takes all&amp;quot;), et celui qui a déjà réussi peut tenter de &amp;quot;confirmer&amp;quot; son succès, le rendre &amp;quot;propre&amp;quot;, ajouter des contraintes ou essayer des variantes.&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;&lt;strong&gt;Ce que les traceurs font n’est pas spécifié à l’avance.&lt;/strong&gt; Ni les règles ni les conditions de réussite d&#39;un challenge ne sont exhaustivement définies à l&#39;avance, ni même implicitement partagées. Le processus reste ouvert à la redéfinition et négociation. Au fil des tentatives, les traceurs peuvent se rendre compte qu&#39;ils avaient des interprétations différentes du challenge, peuvent expliciter et se mettre d&#39;accord sur certaines contraintes. Ce que fait un pratiquant lors d&#39;une tentative peut influencer la tentative du suivant; les traceurs &amp;quot;reprennent&amp;quot;, &amp;quot;rebondissent&amp;quot;, &amp;quot;ajoutent&amp;quot; parfois, mais pas toujours, à ce que le pratiquant précédent a fait.&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;&lt;strong&gt;La distribution relative des tours n’est pas spécifiée à l’avance.&lt;/strong&gt; Le biais est vers une certaine égalisation: aucun traceur ne monopolise l&#39;espace. Mais comme dans la conversation, il y a une économie et distribution des tours. Certains ont hâte de prendre leur tour; d&#39;autres sont un peu plus en retrait peut-être par manque d&#39;intérêt, fatigue, timidité ou peur de l&#39;échec. Analyser les mécanismes précis de la distribution me semble digne d&#39;intérêt.&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;&lt;strong&gt;Le nombre de traceurs peut varier.&lt;/strong&gt; Il est probable qu&#39;un trop grand groupe de traceurs dans un même espace conduit à l&#39;éclatement en plusieurs sous-groupes, chacun avec son propre espace d&#39;attention, tout simplement parce que l&#39;attente devient trop longue. Hormis cette contrainte, la taille du groupe peut varier, le cas limite étant le traceur solitaire, qui sort du cadre de la pratique en tour par tour.&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;&lt;strong&gt;La pratique peut être continue ou discontinue.&lt;/strong&gt; Si personne ne s&#39;autosélectionne après la tentative du précédent, il peut y avoir un long intervalle de temps qui peut être pensé comme une discontinuité du challenge. Il arrive également que des traceurs abandonnent temporairement un défi pour un autre ou pour faire une pause, quitte à y revenir plus tard (ou un autre jour).&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;&lt;strong&gt;Des techniques d’allocation de tour sont utilisées. Un traceur actuel peut sélectionner le traceur suivant ou les traceurs peuvent s’autosélectionner.&lt;/strong&gt; En général, il y a autosélection (un de ceux qui attend s&#39;avance au moment d&#39;une transition). Mais il peut arriver qu&#39;il y ait désignation (&amp;quot;c&#39;est à toi, je crois&amp;quot;).&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;&lt;strong&gt;Différentes unités constructionnelles de tour (UCT) sont employées.&lt;/strong&gt; Dans une conversation, les unités sont constituées en fonction de la syntaxe, permettant d&#39;identifier les moments propices pour faire une transition. En parkour, ces unités peuvent être un &amp;quot;mouvement&amp;quot; (un saut de chat, etc.) ou une séquence de mouvements. Il est possible pour un traceur en attente d&#39;utiliser ces UCT pour anticiper à quel moment faire la transition: dès qu&#39;il a terminé son saut de chat, je prend mon élan. Par contre, la marge de négociation des transitions est moindre que dans une conversation: généralement les traceurs en attente ne vont pas (volontairement) entrer dans l&#39;espace pour abréger le tour du précédent. Si l&#39;UCT n&#39;est pas connue à l&#39;avance (mettons, un traceur qui fait du &amp;quot;flow&amp;quot;), les autres attendent que le traceur actif termine et quitte l&#39;espace pour qu&#39;une transition ait lieu.&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;&lt;strong&gt;Des mécanismes de réparation existent pour traiter les erreurs et violations dans la prise de tour.&lt;/strong&gt; Des erreurs peuvent survenir: s&#39;engager en même temps qu&#39;un autre; occuper l&#39;espace sans avoir remarqué qu&#39;il y avait une organisation en tour par tour; mal anticiper la fin du tour du précédent et s&#39;engager trop tôt... En général, cela est résolu soit par un pratiquant qui abrège son action pour laisser place à l&#39;autre, soit par une négociation gestuelle ou verbale, de manière analogue à deux personnes qui se disputent la politesse pour passer une porte.&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;hr class=&quot;footnotes-sep&quot;&gt;
&lt;section class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;ol class=&quot;footnotes-list&quot;&gt;
&lt;li id=&quot;fn1&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Pour une exception que je trouve notable et éclairante, voir Aggerholm, K., &amp;amp; Larsen, S. H. (2016). Parkour as acrobatics: an existential phenomenological study of movement in parkour. &lt;em&gt;Qualitative Research in Sport, Exercise and Health&lt;/em&gt;. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-comme-pratique-organisee-en-tour-par-tour/#fnref1&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn2&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Conein, B. (2004). Cognition distribuée, groupe social et technologie cognitive. &lt;em&gt;Réseaux&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;no 124&lt;/em&gt;(2), Article 2. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-comme-pratique-organisee-en-tour-par-tour/#fnref2&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn3&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Conein, B. (2004). Cognition distribuée, groupe social et technologie cognitive. &lt;em&gt;Réseaux&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;no 124&lt;/em&gt;(2), Article 2. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-comme-pratique-organisee-en-tour-par-tour/#fnref3&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn4&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Sacks, H., Schegloff, E. A., &amp;amp; Jefferson, G. (1974). A simplest systematics for the organization of turn-taking for conversation. &lt;em&gt;Language&lt;/em&gt;, 696–735. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-comme-pratique-organisee-en-tour-par-tour/#fnref4&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn5&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Ivarsson, J., &amp;amp; Greiffenhagen, C. (2015). The Organization of Turn-Taking in Pool Skate Sessions. &lt;em&gt;Research on Language and Social Interaction&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;48&lt;/em&gt;(4), Article 4. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-comme-pratique-organisee-en-tour-par-tour/#fnref5&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn6&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Goffman, Erving. (1961). &lt;em&gt;Encounters : two studies in the sociology of interaction&lt;/em&gt;. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-comme-pratique-organisee-en-tour-par-tour/#fnref6&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn7&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Ivarsson, J., &amp;amp; Greiffenhagen, C. (2015). The Organization of Turn-Taking in Pool Skate Sessions. &lt;em&gt;Research on Language and Social Interaction&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;48&lt;/em&gt;(4), Article 4. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-comme-pratique-organisee-en-tour-par-tour/#fnref7&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn8&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Par exemple les rituels (essuyer les mains, frotter les chaussures), ont fonction psychologique bien connue, et est donc liée directement à l&#39;accomplissement de l&#39;activité. Mais c&#39;est également un comportement observable, qui peut servir d&#39;amorce pour une transition. Dans ce cas, les rituels servent aussi à produire l&#39;ordre et à rendre l&#39;ordre visible. Si j&#39;ai raison, on peut sans doute voir la fonction d&#39;amorce comme étant parasitaire sur la fonction psychologique. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-comme-pratique-organisee-en-tour-par-tour/#fnref8&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn9&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Lewis, D. (1969). &lt;em&gt;Convention: A Philosophical Study&lt;/em&gt;. Wiley-Blackwell; Guala, F., &amp;amp; Hindriks, F. (2023). The nature and significance of social ontology. &lt;em&gt;Synthese&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;201&lt;/em&gt;(4) &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-comme-pratique-organisee-en-tour-par-tour/#fnref9&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn10&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Sacks, H., Schegloff, E. A., &amp;amp; Jefferson, G. (1974). A simplest systematics for the organization of turn-taking for conversation. &lt;em&gt;Language&lt;/em&gt;, 696–735. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/le-parkour-comme-pratique-organisee-en-tour-par-tour/#fnref10&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;
</content>
  </entry>
  <entry>
    <title>L&#39;ontologie du parkour</title>
    <link href="https://traces.info/blog/l-ontologie-du-parkour/" />
    <updated>2026-01-23T00:00:00Z</updated>
    <id>https://traces.info/blog/l-ontologie-du-parkour/</id>
    <content type="html">&lt;p&gt;Ici j&#39;aimerais poser la question &amp;quot;qu&#39;est-ce que le parkour ?&amp;quot; en faisant un pas de côté. Quelle sorte d&#39;entité est le parkour ? Dans quelle sorte de catégorie fondamentale doit-on le ranger ? Est-ce qu&#39;il y a même une &amp;quot;chose&amp;quot; distinctive qu&#39;on peut appeler parkour ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autrement dit, le but est d&#39;utiliser les outils de l&#39;ontologie sociale pour comprendre de quoi est fait ce petit bout du monde social. Un voeu pieu est que cela aiderait à résoudre certains débats qu&#39;il y a pu avoir au sujet du parkour, ou du moins de participer à expliquer ce qui est en jeu dans ces débats. Mais c&#39;est aussi une manière de questionner certains modèles de l&#39;ontologie sociale, parce que, pour anticiper un peu, l&#39;ontologie des &lt;em&gt;pratiques&lt;/em&gt; est sous explorée, et que le parkour en est un exemple &lt;em&gt;difficile&lt;/em&gt; à traiter.&lt;/p&gt;
&lt;h1 id=&quot;le-parkour-comme-pratique-sociale&quot; tabindex=&quot;-1&quot;&gt;Le parkour comme pratique sociale &lt;a class=&quot;header-anchor&quot; href=&quot;https://traces.info/blog/l-ontologie-du-parkour/#le-parkour-comme-pratique-sociale&quot;&gt;#&lt;/a&gt;&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;On peut considérer le parkour comme une &lt;em&gt;activité&lt;/em&gt;, ce qu&#39;un corps humain fait à un moment donné. Mais on peut aussi le considérer comme un &lt;em&gt;répertoire&lt;/em&gt; de techniques corporelles et de savoirs pratiques. Et de bien d&#39;autres manières dont je ne vais pas faire la liste ni arbitrer entre elles. Il y a donc une certaine hétérogénéité ici.&lt;br&gt;
Si l&#39;on veut une catégorie qui soit hospitalière à cette hétérogénéité, considérer le parkour comme une &lt;em&gt;pratique sociale&lt;/em&gt; semble être un bon point de départ. A première vue, cela ne me semble pas absurde. Dans un article sur lequel je vais m&#39;appuyer centralement ici, Godinez utilise le football comme un exemple paradigmatique de pratique sociale&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/l-ontologie-du-parkour/#fn1&quot; id=&quot;fnref1&quot;&gt;[1]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Certes, il y a des différences importantes sur lesquelles je reviendrai, mais le parkour ressemble plus au football que, mettons, à l&#39;inflation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a donc, au moins provisoirement, notre catégorie ontologique fondamentale: le parkour est une pratique sociale. Mais quelle est sa nature ? Pour Godinez (je traduis):&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&amp;quot;[Les pratiques sociales sont des] évènements intentionnellement produits par des groupes sociaux organisés, au travers de leurs membres individuels agissant pour des raisons collectives.&amp;quot;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/l-ontologie-du-parkour/#fn2&quot; id=&quot;fnref2&quot;&gt;[2]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;En simplifiant un peu et en utilisant les termes introduits ailleurs dans l&#39;article, on voit que sa définition inclut utilement le fait que les pratiques sont &amp;quot;composites&amp;quot;, avec un élément &lt;em&gt;concret&lt;/em&gt;, (des actions récurrentes) et un élément &lt;em&gt;abstrait&lt;/em&gt; (des types d&#39;action). De ce point de vue, un groupe agit selon une pratique sociale en ajustant son comportement pour correspondre à un modèle de comportement. On voit que cela rend la catégorie accueillante entre autres pour les deux conceptions mentionnées ci-dessus: les traceurs agissent selon une pratique sociale en ajustant leur activité à un certain répertoire de techniques.&lt;/p&gt;
&lt;h1 id=&quot;actions-recurrentes&quot; tabindex=&quot;-1&quot;&gt;Actions récurrentes &lt;a class=&quot;header-anchor&quot; href=&quot;https://traces.info/blog/l-ontologie-du-parkour/#actions-recurrentes&quot;&gt;#&lt;/a&gt;&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;De ce point de vue, le parkour est donc l&#39;ensemble des actions récurrentes réalisées avec l&#39;intention d&#39;instantier le type d&#39;action &amp;quot;parkour&amp;quot;. Le type d&#39;action est une description ou un ensemble de normes. Godinez précise que ces normes peuvent être formelles ou informelles, et qu&#39;une norme informelle requiert seulement des utilisateurs de normes, pas de donneurs de normes. Cette distinction est très précieuse, parce qu&#39;elle permet de mettre l&#39;accent sur le fait que les traceurs peuvent essayer de produire une occurrence d&#39;action conforme à une norme formelle donnée par une entité spécifique, par exemple une fédération ou un influenceur. Mais il peuvent aussi utiliser des normes qui émergent de leur propre conception de l&#39;activité. Par exemple j&#39;ai une conception de ce qu&#39;est un challenge en parkour, et celle-ci me vient certainement de la &amp;quot;culture&amp;quot; du parkour au sens large; mais elle n&#39;a pas été fixée par une entité particulière. Lorsque je m&#39;entraine, je réalise un certain nombre d&#39;actions qui satisfont ma conception du challenge, et ce faisant elles &amp;quot;comptent&amp;quot; comme du parkour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme le souligne Godinez, un accord sur le type d&#39;action (nous sommes en train de faire du parkour), n&#39;implique pas d&#39;accord sur ce qu&#39;il faut faire pour produire une occurrence du type. Très concrètement, deux traceurs peuvent &amp;quot;faire du parkour&amp;quot; alors que l&#39;un s&#39;entraîne à franchir des obstacles le plus rapidement possible, tandis que l&#39;autre essaie de sticker un saut sur une barre. Les deux sont intentionnellement en train de pratiquer, leur pratique réalise une occurrence de parkour, mais les actions concrètes divergent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela fait du parkour une entité historique, qui peut &lt;em&gt;changer&lt;/em&gt;. Les normes qui constituent le type d&#39;action sont (re)créées par les actions récurrentes, elles n&#39;en sont pas indépendantes. Elles peuvent également être changées intentionnellement par des donneurs de normes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notons que cela permet de résoudre des questions comme celle du &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/parkour-en-1930-sic/&quot;&gt;&amp;quot;parkour en 1930&amp;quot;&lt;/a&gt;, c&#39;est-à-dire avant l&#39;existence du parkour comme pratique sociale. On peut rétrospectivement considérer que l&#39;activité d&#39;un cascadeur ressemble au parkour comme type d&#39;action; mais ses actions n&#39;étaient pas intentionnellement produites pour réaliser ce type d&#39;action. Pour la même raison, toute personne dans l&#39;histoire qui aurait franchi un obstacle ne faisait pas du parkour. Je donne là qu&#39;une ébauche de réponse à ces questions, il faudrait sans doute ajouter des précisions, mais le slogan pourrait être &amp;quot;c&#39;est l&#39;intention qui compte&amp;quot;.&lt;/p&gt;
&lt;h1 id=&quot;pratique-sociale-redux&quot; tabindex=&quot;-1&quot;&gt;Pratique sociale (redux) &lt;a class=&quot;header-anchor&quot; href=&quot;https://traces.info/blog/l-ontologie-du-parkour/#pratique-sociale-redux&quot;&gt;#&lt;/a&gt;&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Dans la caractérisation proposée par Godinez, une pratique &lt;em&gt;sociale&lt;/em&gt; et une action de &lt;em&gt;groupe&lt;/em&gt;. Ainsi, jouer au foot et avoir une conversation sont des pratiques sociales, mais pas se brosser les dents&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/l-ontologie-du-parkour/#fn3&quot; id=&quot;fnref3&quot;&gt;[3]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Pour être clair, ce qui importe est le &lt;em&gt;type d&#39;agent&lt;/em&gt; qui performe l&#39;action&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/l-ontologie-du-parkour/#fn4&quot; id=&quot;fnref4&quot;&gt;[4]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faudrait ici préciser ce qu&#39;il entend par action de groupe, et examiner minutieusement des exemples concrets de parkour pour voir lesquels pourraient être compris comme une pratique sociale en ce sens. Mais je pense qu&#39;on peut raisonnablement s&#39;attendre à ce que cette conception soit inapplicable à au moins une partie des cas. Pour être bref, je ne rentre pas dans les détails.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je propose une autre conception des pratiques sociales donnant moins de centralité au type d&#39;agent qui performe les actions. Prenons l&#39;exemple de la pratique sociale de la &amp;quot;ballade du dimanche&amp;quot;. La ballade du dimanche est une construction sociale, contrairement à &amp;quot;marcher&amp;quot;. Produire une occurrence de ballade du dimanche implique un type d&#39;action qui informe les intentions du baladeur. Le type d&#39;action est associé à des normes qui définissent les conditions de félicité d&#39;une occurrence: pour que mon action compte comme une ballade du dimanche, il faut notamment qu&#39;on soit un dimanche. On peut faire sa ballade du dimanche seul, ou en groupe. Mais les deux sont des occurrences d&#39;une même pratique sociale. Dans cette conception, ce qui importe pour une pratique sociale est la production et/ou l&#39;utilisation de types d&#39;action plutôt que le type d&#39;entité qui réalise les actions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec cette conception, le parkour est comme la ballade du dimanche, pas comme marcher (considérez: faire un saut), et peut être considéré comme une pratique sociale, même si il est possible de produire une occurrence en étant seul&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/l-ontologie-du-parkour/#fn5&quot; id=&quot;fnref5&quot;&gt;[5]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;h1 id=&quot;microfondations&quot; tabindex=&quot;-1&quot;&gt;Microfondations &lt;a class=&quot;header-anchor&quot; href=&quot;https://traces.info/blog/l-ontologie-du-parkour/#microfondations&quot;&gt;#&lt;/a&gt;&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Qu&#39;importe au final qu&#39;on adopte le terme &amp;quot;pratique sociale&amp;quot; ou juste &amp;quot;pratique&amp;quot;. L&#39;important est qu&#39;on a déterminé son ontologie à un grand niveau d&#39;abstraction. C&#39;est bien utile pour ensuite examiner quelles sont les &amp;quot;microfondations&amp;quot; sur lesquelles repose cette pratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour produire les occurrences d&#39;action pertinentes, il faut que diverses habiletés, techniques corporelles et savoirs pratiques soient incarnés dans le corps des traceurs. Il y a également des individus spécialisés qui ont pour rôle, formel ou informel, de transmettre ces savoirs et habiletés. Diverses institutions formelles (associations, fédérations, entreprises) jouent également un rôle en régulant la pratique, en donnant des normes, en proposant des descriptions de la pratique, bref (re)définissent le type d&#39;action. Comme le souligne Godinez, les pratiques sociales ont également des produits. Les vidéos de parkour notamment sont autant de traces de l&#39;activité qui la nourrissent en retour, pouvant être utilisés comme modèles d&#39;action à reproduire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Impossible ici de faire la liste exhaustive de ces microfondations, mais le but est simplement de montrer que c&#39;est possible de les tracer dans des objets, institutions et activités concrètes. On peut également voir où se situent les enjeux importants: par exemple, changer les descriptions-type est un levier pour changer la pratique. Les pratiquants peuvent adopter certains de ces modèles pour guider leur action concrète, et en refuser d&#39;autres. Cela important notamment parce que, comme dit précédemment, les pratiques sociales ont divers produits, par exemple: des habiletés corporelles. Mais ces produits dépendent des actions concrètes ! Tout ce que je veux dire, c&#39;est que la pratique peut changer, donc que ses produits peuvent changer, et que cela peut être souhaitable ou non. Le parkour n&#39;est pas une entité abstraite détachée de ses contextes et processus de réalisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Finalement, il peut subsister une question que je n&#39;ai pas les moyens de trancher: faut-il considérer le parkour comme une seule pratique sociale, ou comme une multiplicité de pratiques ? Créer un enchaînement en solo, jouer à un jeu de stick en groupe et participer à une compétition de la FIG reposent sur des microfondations différentes. Serait-il utile de considérer le parkour comme un agrégat trop hétérogène pour être considéré comme un seul objet social ?&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&quot;footnotes-sep&quot;&gt;
&lt;section class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;ol class=&quot;footnotes-list&quot;&gt;
&lt;li id=&quot;fn1&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Godinez, M. G. (2023). The Ontology of Social Practices. &lt;em&gt;Journal of Social Ontology&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;9&lt;/em&gt;(1), 68–94. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/l-ontologie-du-parkour/#fnref1&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn2&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Godinez, M. G. (2023). The Ontology of Social Practices. &lt;em&gt;Journal of Social Ontology&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;9&lt;/em&gt;(1), 68–94. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/l-ontologie-du-parkour/#fnref2&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn3&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Godinez, M. G. (2023). The Ontology of Social Practices. &lt;em&gt;Journal of Social Ontology&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;9&lt;/em&gt;(1), 68–94. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/l-ontologie-du-parkour/#fnref3&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn4&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Cela implique que l&#39;existence de facteurs sociaux sous-jacents à une pratique ne suffit pas à en faire une pratique sociale. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/l-ontologie-du-parkour/#fnref4&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn5&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Ainsi, se brosser les dents serait une pratique individuelle parce que ce ne sont pas les intentions qui font que l&#39;action compte comme une occurence du type approprié. Se brosser les dents, c&#39;est comme marcher; pas comme faire une ballade du dimanche. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/l-ontologie-du-parkour/#fnref5&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;
</content>
  </entry>
  <entry>
    <title>Définir le parkour</title>
    <link href="https://traces.info/blog/definir-le-parkour/" />
    <updated>2026-01-23T00:00:00Z</updated>
    <id>https://traces.info/blog/definir-le-parkour/</id>
    <content type="html">&lt;p&gt;Parlons de ce que font les traceurs quand ils mobilisent des définitions du parkour. C&#39;est une pratique notoirement difficile à définir. Il y a un pluralisme, voire des visions contradictoires de ce qu&#39;est le parkour. Il y a également des tensions entre ce qui est &lt;em&gt;dit&lt;/em&gt; du parkour, et comment il est &lt;em&gt;pratiqué&lt;/em&gt; concrètement. Je montre ici que ces discours ne servent pas seulement à décrire la pratique, mais ont une fonction de légitimation et une fonction normative qui est partiellement constitutive de la pratique.&lt;/p&gt;
&lt;h1 id=&quot;a-quoi-ca-sert-de-parler&quot; tabindex=&quot;-1&quot;&gt;A quoi ça sert de parler ? &lt;a class=&quot;header-anchor&quot; href=&quot;https://traces.info/blog/definir-le-parkour/#a-quoi-ca-sert-de-parler&quot;&gt;#&lt;/a&gt;&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Imaginons un traceur qui saute d&#39;un mur à un autre. Son activité est publique, observable, et complètement lisible. Pourtant, il arrive fréquemment que la police, des passants, ou des habitants posent la question fatale: &amp;quot;Vous faites quoi ?&amp;quot; Répondre à cette question en décrivant ce que les gens peuvent voir de leurs propres yeux (&amp;quot;je saute d&#39;une mur à l&#39;autre&amp;quot;) ne servirait à rien, et violerait le principe de coopération de la conversation. L&#39;attente, ici, c&#39;est de rattacher la pratique concrète à quelque chose de plus général: &amp;quot;je fais du sport&amp;quot; ou &amp;quot;je fais du parkour&amp;quot;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme le disait un traceur:&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&amp;quot;Pourquoi on donne des mots ? Parce que à un moment donné, t’as un cours, t’es sur internet, pis tu vas pas écrire ‘cours de bouger’. Tu vois ?&amp;quot; (entretien tiré de mon mémoire)&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Notoirement, Daniel Ilabaca avait affirmé &amp;quot;football is parkour&amp;quot;. Plus récemment, un traceur me disait &amp;quot;Le parkour ça veut dire: t&#39;as un corps et tu bouges avec&amp;quot;. C&#39;est la conception du parkour avec l&#39;extension maximale. Cela semble être hospitalier à la diversité de tout ce que le parkour pourrait être, mais on voit bien que ce faisant cela vide la catégorie de tout son contenu. C&#39;est une conception qui ne laisse aucune &lt;em&gt;prise&lt;/em&gt;. Les traceurs sont systématiquement ramenés à une extension bien plus restreinte pour avoir des prises sur leur pratique. Un bon exemple est qu&#39;il y a de nombreux pratiquants qui rejettent la distinction entre le &amp;quot;parkour&amp;quot; et les &amp;quot;acrobaties&amp;quot; mais &lt;em&gt;en même temps&lt;/em&gt; la réintroduisent de manière détournée (&amp;quot;moi je préfère le parkour pur aux acrobaties&amp;quot;), comme si cette distinction était inévitable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une bonne partie de ce qui est dit au sujet du parkour relève de la création d&#39;une façade pour les non-pratiquants: un &lt;em&gt;discours vitrine&lt;/em&gt;. Les discours servent à donner de la légitimité à la discipline et à lui ajouter un surplus de sens (c&#39;est pas &amp;quot;juste&amp;quot; des sauts). Ils visent à faire la distinctions entre différentes formes de la discipline ainsi que de mettre à l&#39;écart d&#39;autres pratiques, par exemple en montrant la différence entre le parkour et la gymnastique. Contrôler la catégorie &amp;quot;parkour&amp;quot;, c&#39;est contrôler l&#39;image qui est faite de la discipline et des pratiquants eux-mêmes, ne serait-ce que pour conserver le droit de pratiquer ou attirer des clients potentiels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout n&#39;est pas tout rose puisque lorsque les discours et images du parkour circulent au-delà des pratiquants, il peut y avoir également &lt;em&gt;déprise&lt;/em&gt;, voir aliénation. Le contenu de la catégorie parkour risque de ne plus correspondre aux activités concrètes ou d&#39;être réduite à une caricature. L&#39;exemple classique est le fait qu&#39;il parait presque impossible de faire comprendre à un public profane l&#39;écart immense qu&#39;il y a entre les vidéos de parkour et la manière dont il est pratiqué concrètement. Le résultat est que même des traceurs qui adoptent un certain discours vitrine peuvent s&#39;en distancier et ironiser à son propos lorsqu&#39;ils parlent avec d&#39;autres pratiquants: dans ce cas là, la vitrine n&#39;est pas nécessaire et d&#39;autres discours peuvent être tenus.&lt;/p&gt;
&lt;h1 id=&quot;le-pluralisme-du-parkour&quot; tabindex=&quot;-1&quot;&gt;Le pluralisme du parkour &lt;a class=&quot;header-anchor&quot; href=&quot;https://traces.info/blog/definir-le-parkour/#le-pluralisme-du-parkour&quot;&gt;#&lt;/a&gt;&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Les discours comme la pratique du parkour reposent sur au moins cinq registres, qu&#39;on peut résumer ainsi, dans leur forme la plus brève (caricaturale même):&lt;/p&gt;
&lt;ol&gt;
&lt;li&gt;Utilitaire: être fort pour être utile&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;Ludique: la ville est une place de jeu&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;Spectaculaire: performance chorégraphique devant un public&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;Sportif: compétition et comparaison des performances&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;Politico-philosophique: appropriation de l&#39;espace urbain&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;p&gt;Je comprend ces registres comme des univers de référence auxquels font appel les traceurs pour comprendre, décrire ou légitimer leur pratique. Ma catégorisation n&#39;est peut-être pas exhaustive&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/definir-le-parkour/#fn1&quot; id=&quot;fnref1&quot;&gt;[1]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, et ces registres ne sont pas mutuellement incompatibles, bien que souvent en tension. Et il ne s&#39;agit pas d&#39;une catégorisation des pratiquants eux-mêmes: un même traceur fait souvent appel à plusieurs registres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je &lt;a href=&quot;https://iris.unil.ch/handle/iris/150428&quot;&gt;présente ailleurs&lt;/a&gt; ces registres en détail. Pour ne prendre que le premier, il s&#39;agit de faire référence à &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/academic-fails-laughing-at-macs-smith/&quot;&gt;la Méthode Naturelle de George Hébert&lt;/a&gt; ainsi qu&#39;au passage chez les pompiers ou dans l&#39;armée de certains fondateurs du parkour ou de membres de leur famille. Le parkour est une méthode d&#39;entrainement pour s&#39;endurcir ou un ensemble de techniques pour franchir des obstacles efficacement. L&#39;esthétique est sans importance. L&#39;entrainement doit se faire au plus proche du &amp;quot;réel&amp;quot;, pour préparer à des situations d&#39;urgence (p.ex. un incendie).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On voit que les registres sont partiellement en tension les uns avec les autres. L&#39;entrainement sérieux ne relève pas de l&#39;activité autotélique qu&#39;est le jeu. Les mouvements sont censés être efficaces, et pas être intéressants ou beaux pour un public. Hébert était opposé à la compétition sportive. L&#39;esprit militaire et l&#39;esprit libertaire ne font pas bon ménage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les registres sont également en tension avec la pratique concrète. Ainsi, il est rare de voir des traceurs pratiquer sur de longues distances, ce qui les rendrait pourtant plus efficaces dans les supposées situations d&#39;&amp;quot;urgence&amp;quot;. Les challenges des traceurs sont aussi souvent extrêmement techniques, au point où il faut beaucoup d&#39;imagination pour lier leur pratique à une situation &amp;quot;réelle&amp;quot;. Comme me disait un traceur, même si effectuer un frontflip pourrait dans certains situations être théoriquement avantageux par rapport à un simple saut, personne ne songerait à l&#39;utiliser dans une situation d&#39;urgence, sans avoir précédemment préparé l&#39;élan et vérifié la zone d&#39;atterissage.&lt;/p&gt;
&lt;h1 id=&quot;ideaux-regulateurs&quot; tabindex=&quot;-1&quot;&gt;Idéaux régulateurs &lt;a class=&quot;header-anchor&quot; href=&quot;https://traces.info/blog/definir-le-parkour/#ideaux-regulateurs&quot;&gt;#&lt;/a&gt;&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Le fait est que ces registres ne sont pas un décalque de la pratique concrète. S&#39;ils en étaient une simple description, ils ne pourraient pas remplir certaines fonctions essentielles. Ils sont ainsi utilisés pour légitimer et donner un surplus de sens à l&#39;activité. Dans ce sens, il est attendu qu&#39;ils soient parfois en décalage par rapport à l&#39;activité concrète. On peut les comparer aux philosophies des arts martiaux qui permettent de rendre socialement acceptable, voire noble, de se battre avec autrui dans un cadre donné.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut les voir également comme des idéaux régulateurs. La pratique concrète ne correspondra jamais parfaitement à ces idéaux, mais c&#39;est ce vers quoi elle devrait tendre. Plus généralement, ils ont une dimension normative plutôt que descriptive. Ils ne disent pas ce que le parkour est, mais ce qu&#39;il devrait être. On peut le voir assez facilement dans les débats au sujet de la définition du parkour: en général ce qui est en jeu c&#39;est l&#39;exclusion de certains modes de pratique. Le parkour ne devrait pas être &lt;em&gt;cela&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet article s&#39;ouvrait sur les discours vitrine utilisés pour un public de non pratiquants. Mais évidemment ils jouent également un rôle interne à la pratique. En fait, il n&#39;y a pas une indépendance complète entre les discours et l&#39;activité&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/definir-le-parkour/#fn2&quot; id=&quot;fnref2&quot;&gt;[2]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. La fonction normative des discours est &lt;em&gt;constitutive&lt;/em&gt; de la pratique. Je montre ailleurs qu&#39;il faut considérer le parkour comme une &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/l-ontologie-du-parkour&quot;&gt;pratique sociale&lt;/a&gt;, et que cela consiste à dire que le parkour est l&#39;ensemble des actions concrètes réalisées avec l&#39;intention de produire une occurrence du type &amp;quot;parkour&amp;quot;. Ce type, c&#39;est une abstraction, mais revient en gros à une description de l&#39;activité et/ou un ensemble de normes qui forment la conception du parkour qu&#39;ont les pratiquants. Les traceurs utilisent cette conception pour produire des actions qui &amp;quot;comptent&amp;quot; comme du parkour. Les définitions du parkour ainsi que mes registres participent à ce type, même si il est se réduit sans doute pas à cela. On pourrait ajouter une répertoire de techniques corporelles ou des conventions sur les manières de pratiquer (par exemple, les règles du jeu STICK).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bref, en clair ce que je veux dire c&#39;est que le parkour est une construction sociale, et que la dimension normative des discours n&#39;est pas là par hasard: elle joue un rôle constitutif dans cette construction.&lt;/p&gt;
&lt;h1 id=&quot;de-quoi-parle-t-on&quot; tabindex=&quot;-1&quot;&gt;De quoi parle-t-on ? &lt;a class=&quot;header-anchor&quot; href=&quot;https://traces.info/blog/definir-le-parkour/#de-quoi-parle-t-on&quot;&gt;#&lt;/a&gt;&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Quand on parle de quelque chose comme le parkour, on a effectivement l&#39;impression que c&#39;est bien d&#39;une &lt;em&gt;chose&lt;/em&gt; dont on parle. Mais comment est-ce que ça marche si ce dont on parle est une pratique sociale, et pas une espèce naturelle (l&#39;or) ou une abstraction anhistorique et éternelle (la Forme de &amp;quot;triangle&amp;quot;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Commençons avec la théorie de Putnam pour la référence à des espèces naturelles&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/definir-le-parkour/#fn3&quot; id=&quot;fnref3&quot;&gt;[3]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Selon Putnam, une fois que l&#39;on a introduit un terme pour désigner une espèce naturelle, par exemple &amp;quot;ceci est de l&#39;or&amp;quot;, il n&#39;est pas nécessaire que chaque personne qui utilise le terme soit un expert en chimie. Il faut que la communauté qui emploie le terme ait des méthodes pour vérifier si le terme est appliqué correctement ou non, mais ce travail peut être délégué à des experts. Les méthodes pour vérifier si quelque chose est bien de l&#39;or peuvent changer dans le temps, mais elle visent toujours à sélectionner la même &amp;quot;chose&amp;quot; dans le monde. De la même manière, la description de l&#39;or (l&#39;&lt;em&gt;intension&lt;/em&gt; du concept) peut changer (&amp;quot;métal jaune et mou&amp;quot;, &amp;quot;élément chimique au numéro atomique 79&amp;quot;) mais ce que le concept sélectionne (sa référence ou son &lt;em&gt;extension&lt;/em&gt;) ne change pas. C&#39;est toujours de la même &amp;quot;matière&amp;quot; dont il est question. Pour Putnam, la référence est &lt;em&gt;externe&lt;/em&gt;: elle est donnée par le monde, pas par nos croyances. Et en l&#39;occurence, les méthodes de vérification, même si elles peuvent changer, dépendront toujours des propriétés microphysiques de la substance en question.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par contraste, les procédures pour déterminer ce qui est ou non du parkour ne peuvent pas reposer sur de telles propriétés microphysiques. Et parce que le parkour est partiellement constitué du type d&#39;action utilisé par les traceurs pour produire les occurrences d&#39;action qui comptent comme du parkour, il n&#39;est pas clair que l&#39;extension et l&#39;intension du concept ont l&#39;indépendance qu&#39;ils ont dans l&#39;exemple de l&#39;or. Mais il y a tout de même une division du travail. Un enseignant, responsable d&#39;association ou pratiquant expérimenté sont plus à même que des non-pratiquants de connaître les normes qui régissent la pratique (qui constituent le type &amp;quot;parkour&amp;quot;). Dans le même temps, ils se trouvent dans la position de réitérer ces normes de manière à les renforcer, par exemple en les expliquant à des journalistes ou en les transmettant à leurs élèves. Certaines de ces normes peuvent d&#39;ailleurs être fixées par des institutions formelles. Par exemple, lors d&#39;une compétition, un arbitre a pour rôle de dire ce qui compte ou non comme une occurrence de parkour en vertu d&#39;un règlement écrit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n&#39;est pas parce que quelque chose est une &amp;quot;construction sociale&amp;quot; qu&#39;elle est subjective au sens où elle dépendrait entièrement de l&#39;attitude d&#39;invididus isolés. Mais si on comprend le parkour comme une pratique sociale au sens où je l&#39;entend ici, alors on voit que cela implique directement (et même trivialement) ce que Ian Hacking appelle un &amp;quot;effet de boucle&amp;quot;: les catégories employées pour classifier quelque chose vont changer cette chose. Les traceurs utilisent des conceptions de l&#39;activité pour (re)produire l&#39;activité; changer ces conceptions change l&#39;activité. Et des changements de l&#39;activité vont avoir des effets en retour sur les conceptions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut comprendre aussi ce qui donne l&#39;impression que nos discours se réfèrent au parkour comme à &lt;em&gt;une&lt;/em&gt; entité ou espèce naturelle, se contentant de le décrire. Comme le souligne Xhignesse au sujet de l&#39;art, en mettant en lumière les conventions utilisées pour la catégorisation, les experts ne sont pas nécessairement conscients qu&#39;ils participent en même temps à renforcer ces conventions&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/definir-le-parkour/#fn4&quot; id=&quot;fnref4&quot;&gt;[4]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Il s&#39;ensuit une aliénation, et j&#39;ajouterais une &lt;em&gt;réification&lt;/em&gt;. Le parkour paraît ainsi être une &lt;em&gt;chose&lt;/em&gt; indépendante de nos activités et catégories, alors qu&#39;il est (partiellement) constitué par elles.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&quot;footnotes-sep&quot;&gt;
&lt;section class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;ol class=&quot;footnotes-list&quot;&gt;
&lt;li id=&quot;fn1&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Par exemple, on pourrait facilement imaginer le registre &lt;em&gt;esthétique corporelle&lt;/em&gt;, où l&#39;important est de se faire l&#39;expérience de diverses sensations corporelles, de sentir bien dans son corps, de vivre des moments de flow, etc. Ce n&#39;est pas un registre qui était apparu dans mes données au moment de mon mémoire. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/definir-le-parkour/#fnref1&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn2&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;En plus de ce que je développe ici, il faudrait dire que les discours prennent appui sur l&#39;activité concrète; il y a un aller-retour entre les deux. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/definir-le-parkour/#fnref2&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn3&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Putnam, H. (1975). The Meaning of “Meaning.” &lt;em&gt;Minnesota Studies in the Philosophy of Science&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;7&lt;/em&gt;, 131–193. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/definir-le-parkour/#fnref3&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn4&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Xhignesse, M.-A. (2018). Social Kinds, Reference, and Meta-Ontological Revisionism. &lt;em&gt;Journal of Social Ontology&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;4&lt;/em&gt;(2), 137–156. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/definir-le-parkour/#fnref4&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;
</content>
  </entry>
  <entry>
    <title>Combien a-t-on de sens ?</title>
    <link href="https://traces.info/blog/combien-a-t-on-de-sens/" />
    <updated>2025-09-23T00:00:00Z</updated>
    <id>https://traces.info/blog/combien-a-t-on-de-sens/</id>
    <content type="html">&lt;p&gt;Dans son livre Neuromania, le neurobiologiste Albert Moukheiber s&#39;attaque à une idée reçue: nous n&#39;aurions pas cinq sens, mais neuf. C&#39;est, dit-il par ailleurs, un de ses chevaux de bataille. Moi, mon cheval de bataille, c&#39;est les neurobiologistes qui remettent en question l&#39;arbitraire du sens commun pour le remplacer par... leurs propres distinctions tout aussi arbitraires. A-t-on bien neuf sens plutôt que cinq ?&lt;/p&gt;
&lt;h1 id=&quot;les-9-sens&quot; tabindex=&quot;-1&quot;&gt;Les 9 sens &lt;a class=&quot;header-anchor&quot; href=&quot;https://traces.info/blog/combien-a-t-on-de-sens/#les-9-sens&quot;&gt;#&lt;/a&gt;&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Voyons en détail ce qu&#39;en dit Moukheiber:&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&amp;quot;On nous apprend très tôt que nous possédons cinq sens : la vision, l’ouïe, l’odorat, le goût et le toucher. Mais cette liste est incomplète ! En vérité, nous en comptons neuf. Un sens est un système de la perception qui comprend un organe récepteur spécifique et produit des informations sur notre corps ou le monde extérieur.&amp;quot;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/combien-a-t-on-de-sens/#fn1&quot; id=&quot;fnref1&quot;&gt;[1]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Commençons par noter que Moukheiber fait ici deux choses.&lt;/p&gt;
&lt;ol&gt;
&lt;li&gt;Il produit un décompte précis des sens, s&#39;élevant à 9.&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;Il élargit &lt;em&gt;extensionnellement&lt;/em&gt; la perception, au-delà des cinq sens &amp;quot;classiques&amp;quot;.&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;p&gt;Autrement dit, il ne fait pas que produire un décompte différent des sens, il prend en considération de nouveaux phénomènes qui n&#39;étaient (apparemment) pas couverts par le précédent décompte. En particulier, il estime qu&#39;aux cinq sens &amp;quot;classiques&amp;quot;, il faudrait ajouter les quatre suivants:&lt;/p&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;Nociception: stimulation de nos capteurs de dégâts&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;Proprioception: situation du corps dans l&#39;espace&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;Thermoception: détection de la chaleur et du froid&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;Intéroception: ressentir le corps de l&#39;intérieur (il donne l&#39;exemple de la faim et de l&#39;emballement du cœur)&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Les deux questions (décompte et extension) peuvent être traitées séparément. On peut être d&#39;accord sur le constat que la classification classique ne tient pas compte de certains phénomènes, mais ne pas être d&#39;accord sur le décompte de &lt;em&gt;neuf&lt;/em&gt;. Et à l&#39;inverse, on pourrait se refuser à ajouter de nouveaux phénomènes, mais proposer que, disons, le &amp;quot;toucher&amp;quot; devrait être considéré comme trois sens différents. Dans ce cas, la classification classique recouvre les bons phénomènes, mais c&#39;est le décompte de 5 qui est erroné.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce contexte, la définition d&#39;un &lt;em&gt;sens&lt;/em&gt; proposée par Moukheiber doit servir une double fonction:&lt;/p&gt;
&lt;ol&gt;
&lt;li&gt;Définir l&#39;ensemble des phénomènes perceptifs (distinguer ce qui est un sens et ce qui n&#39;en est pas un).&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;Permettre de discriminer les sens entre eux pour les compter.&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;p&gt;Notons finalement que dans cette définition la perception concerne le monde comme l&#39;intérieur du corps, et que les sens ont un organe récepteur spécifique.&lt;/p&gt;
&lt;h1 id=&quot;re-definir-la-perception&quot; tabindex=&quot;-1&quot;&gt;(Re)définir la perception &lt;a class=&quot;header-anchor&quot; href=&quot;https://traces.info/blog/combien-a-t-on-de-sens/#re-definir-la-perception&quot;&gt;#&lt;/a&gt;&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;D&#39;où vient la classification classique ? Impossible d&#39;en faire ici la généalogie précise, mais elle est répandue au moins depuis Aristote (IVe siècle av. J.-C.). Elle est relativement intuitive, et Moukheiber ne la remet pas en question fondamentalement: il se contente d&#39;y faire des ajouts. Ce qu&#39;on peut se demander, c&#39;est pourquoi elle est si prégnante, alors qu&#39;elle semble oublier bon nombre de phénomènes perceptifs ?&lt;br&gt;
Un début de réponse, c&#39;est que la classification classique s&#39;intéresse à la perception du monde, des objets externes. Les 4 ajouts sont plutôt centrés sur le corps, ou a minima sur le rapport du corps à l&#39;environnement externe. L&#39;ajout de la thermoception est questionnable, puisqu&#39;elle est souvent inclue dans le toucher (notamment chez Aristote)&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/combien-a-t-on-de-sens/#fn2&quot; id=&quot;fnref2&quot;&gt;[2]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;br&gt;
La distinction entre interne et externe n&#39;est pas nette: le toucher peut nous renseigner sur notre propre corps, et la douleur peut nous renseigner sur un danger externe. Mais cette distinction n&#39;est pas complètement arbitraire non plus. Quand on parcourt la littérature philosophique, on tombe d&#39;ailleurs assez régulièrement sur des affirmations du genre que la &amp;quot;vraie&amp;quot; perception est relative à des objets externes. Est-ce que cela justifie de dire que les systèmes relatifs au corps ne sont pas des &amp;quot;sens&amp;quot; ou ne relèvent pas de la perception ? Peut-être pas. Mais cela peut justifier de ne pas considérer comme trivial de les mettre dans le même sac.&lt;br&gt;
Pour l&#39;exemple, prenons le philosophe de la biologie Kim Sterelny:&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&amp;quot;Cependant, il existe des différences importantes entre la perception et le contrôle interne. Les organismes ne vivent pas dans un monde où les intérêts évolutifs sont identiques, où chaque agent est sélectionné pour envoyer aux autres des signaux aussi honnêtes et univoques que possible. Mais les organismes sont des communautés de parties coopératives et coadaptées. On peut donc s&#39;attendre à ce que l&#39;environnement interne évolue vers la transparence. [...] Avec le temps, on peut s&#39;attendre à ce que [les signaux internes] soient modifiés pour devenir plus propres et moins bruyants, et à ce que les systèmes de surveillance internes deviennent plus efficaces pour les capter et les utiliser afin de déclencher les réponses appropriées.&amp;quot;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/combien-a-t-on-de-sens/#fn3&quot; id=&quot;fnref3&quot;&gt;[3]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Peu importe le propos général de Sterelny, ce qui nous intéresse c&#39;est qu&#39;il y a selon lui une différence non arbitraire entre la perception du monde externe et le contrôle interne de l&#39;organisme. Les signaux à l&#39;intérieur du corps ont co-évolué avec les récepteurs pour un maximum de transparence. La diminution du glucose sanguin est un signal qui ne ment pas. Mais l&#39;environnement externe est différent: les animaux cherchent à se dissimuler, les plantes signalent qu&#39;elles sont toxiques alors qu&#39;elles ne le sont pas et vice-versa, etc.&lt;br&gt;
Il y a donc des raisons non-arbitraires, ici fondées sur la théorie de l&#39;évolution, de mettre la perception de l&#39;environnement externe, et la détection des signaux internes dans des sacs différents. Il existe d&#39;autres raisons non arbitraires de faire de telles distinctions: par exemple la vue nous donne des objets intentionnels assez clairs (la tasse devant moi), alors que ce n&#39;est pas évident que ce soit le cas de la douleur. J&#39;ai mal, mais à quoi est dû cette douleur ? Dit autrement, la douleur ne semble pas &amp;quot;représenter&amp;quot; un objet, contrairement à la vue. On peut débattre de ces exemples, et éventuellement rejeter que cela nécessite de faire une distinction entre perception et contrôle interne. Mais cela ne semble pas évident que la distinction soit inutile, et peut-être qu&#39;il faut admettre que les classifications les plus utiles dépendent du contexte: le spécialiste de la théorie de l&#39;évolution a peut-être besoin d&#39;une autre classification que le sens commun &lt;em&gt;et vice-versa&lt;/em&gt;.&lt;br&gt;
Bref, la définition de la perception proposée par Moukheiber est peut-être une &lt;em&gt;redéfinition&lt;/em&gt;, qu&#39;il ne défend pas vraiment, et que nous ne sommes pas obligés d&#39;accepter.&lt;/p&gt;
&lt;h1 id=&quot;compter-les-sens&quot; tabindex=&quot;-1&quot;&gt;Compter les sens &lt;a class=&quot;header-anchor&quot; href=&quot;https://traces.info/blog/combien-a-t-on-de-sens/#compter-les-sens&quot;&gt;#&lt;/a&gt;&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Mettons que l&#39;on accepte son &lt;em&gt;extension&lt;/em&gt; du concept de perception. Il y a un ensemble de systèmes qui, grosso modo, nous permettent de détecter des informations dans le monde ou dans notre corps, et tout cela mérite d&#39;être mis dans le sac &amp;quot;perception&amp;quot;. Maintenant, qu&#39;est-ce qui nous pousse à admettre qu&#39;il y a &lt;em&gt;neuf&lt;/em&gt; sens différents ? Moukheiber, comme la plupart des scientifiques, n&#39;est pas très explicite. Si l&#39;on se réfère à sa définition, un sens se distingue d&#39;un autre par l&#39;existence d&#39;&amp;quot;un organe récepteur spécifique&amp;quot;.&lt;br&gt;
Je vois deux manière de comprendre cela: soit il s&#39;agit d&#39;un organe au sens anatomique (les yeux, le nez, la langue, la peau); soit il s&#39;agit d&#39;un type de récepteur au sens neurobiologique. La première me semble &lt;em&gt;prima facie&lt;/em&gt; complètement inapplicable à sa catégorisation: je ne vois par exemple pas quel serait l&#39;organe spécifique de l&#39;&lt;em&gt;intéroception&lt;/em&gt; qui serait commun à la faim et aux battements du cœur. Je pars donc du principe qu&#39;il veut dire la seconde.&lt;br&gt;
Le problème c&#39;est que, comme disent les anglophones, &lt;em&gt;it begs the question&lt;/em&gt;. On ne peut pas (trivialement) distinguer les sens via les récepteurs, parce que les récepteurs sont eux-mêmes en question.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Prenons l&#39;exemple du goût. L&#39;expérience du goût provient non pas d&#39;un seul type de récepteurs, mais de plusieurs. On ne connait pas encore tous les mécanismes, mais ce qui est certain c&#39;est que les récepteurs gustatifs détectent différents types de molécules, et avec des mécanismes différents. Si un sens est défini par un organe récepteur spécifique, il y a un problème. Pourquoi a-t-on envie de dire qu&#39;on a &lt;em&gt;un&lt;/em&gt; sens du goût ? Pourquoi regroupe-t-on différents types de récepteurs sous un seul sens ? Notez que la localisation des récepteurs ne sera pas ici d&#39;une grande aide. On trouve bien des récepteurs gustatifs sur la langue; mais le fait est qu&#39;on en trouve partout dans la bouche, dans la gorge, dans le système digestif, dans les poumons, dans les testicules&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/combien-a-t-on-de-sens/#fn4&quot; id=&quot;fnref4&quot;&gt;[4]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs, notre expérience du goût provient aussi, entre autres, de récepteurs tactiles et olfactifs. On peut être tenté d&#39;affirmer qu&#39;il s&#39;agit d&#39;illusions: ce qu&#39;on croit être le goût, est en fait partiellement du toucher et de l&#39;olfaction. Et pourtant, on ne confond généralement pas les goûts et les odeurs: quand on renifle dans notre environnement, on n&#39;a pas l&#39;impression que les odeurs sont dans notre bouche; et inversement les arômes du café dans notre bouche ne sont pas traités comme étant localisés dans l&#39;environnement externe. Bref pour parler en neurobiologiste, notre cerveau traite différemment l&#39;olfaction orthonasale (quand on renifle) et rétronasale (à l&#39;arrière de la bouche). Il semble que l&#39;olfaction rétronasale active le cortex gustatif, contrairement à l&#39;olfaction orthonasale&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/combien-a-t-on-de-sens/#fn5&quot; id=&quot;fnref5&quot;&gt;[5]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Faudrait-il dire qu&#39;il y a deux sens olfactifs ? Ou qu&#39;une partie de l&#39;olfaction fait partie du goût ? Ou qu&#39;il n&#39;y a pas de distinction claire entre ces sens ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Celui qui veut utiliser les récepteurs comme critère pour distinguer les sens marche sur la tête. Comme le suggère la philosophe Vivian Mizrahi, ce sont le sens commun et notre expérience vécue qui guident l&#39;approche scientifique, et pas le contraire:&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&amp;quot;En fait, c&#39;est parce que les goûts sont localisés dans la bouche lors des expériences perceptives que les scientifiques cherchent des récepteurs gustatifs dans la bouche. De même, parce que l&#39;on sait que renifler est nécessaire pour sentir, les récepteurs olfactifs sont cherchés dans le nez.&amp;quot;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/combien-a-t-on-de-sens/#fn6&quot; id=&quot;fnref6&quot;&gt;[6]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Tout cela peut paraitre bien théorique ou philosophique. Mais c&#39;est un problème sérieux pour la position que défend Moukheiber. Prenez l&#39;intéroception. Quel est l&#39;organe récepteur spécifique de l&#39;intéroception ? Est-ce qu&#39;il y a un seul type de récepteur qui peut détecter entre autres la faim et l&#39;emballement du cœur ? Vraisemblablement pas. L&#39;intéroception ne semble pas pouvoir être distinguée de cette manière là.&lt;br&gt;
Maintenant, prenez le &amp;quot;sens&amp;quot; par lequel on ressent le besoin de respirer. Il y a bien un système de ce genre, qui fournit une information sur notre corps, et correspond donc à la définition proposée par Moukheiber. Faut-il compter cela comme un sens, et sinon, pourquoi pas ? Est-ce que cela fait partie de l&#39;intéroception ? Il n&#39;est pour moi pas évident qu&#39;il s&#39;agit du même genre de sens que celui par lequel je sens les battements de mon cœur. L&#39;intéroception ressemble un peu à la poubelle &amp;quot;autres déchets&amp;quot;, dans laquelle on met ce qui ne rentre pas dans les autres catégories. Ou faut-il ajouter un dixième sens ? Notez que cela ouvre la porte à la prolifération, car il y a de nombreuses choses que nous percevons, de nombreux stimuli auxquels nous sommes sensibles, et bien plus de neuf types de récepteurs spécifiques. Le dénombrement proposé par Moukheiber me semble soit arbitraire soit faux.&lt;/p&gt;
&lt;h1 id=&quot;conclusion&quot; tabindex=&quot;-1&quot;&gt;Conclusion &lt;a class=&quot;header-anchor&quot; href=&quot;https://traces.info/blog/combien-a-t-on-de-sens/#conclusion&quot;&gt;#&lt;/a&gt;&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Ce que je voulais montrer ici, c&#39;est simplement qu&#39;en critiquant l&#39;arbitraire du sens commun, on aboutit facilement à une de ces deux positions: soit une classification tout aussi arbitraire; soit une prolifération des classifications. Je trouve hilarant de voir des scientifiques critiquer des distinctions arbitraires pour immédiatement y substituer leur propre arbitraire. Va-t-on voir dans cinquante ans des scientifiques s&#39;insurger contre le &amp;quot;mythe des neuf sens&amp;quot; ?&lt;br&gt;
Maintenant, c&#39;était aussi l&#39;occasion de montrer que la question du nombre de sens est une vraie question philosophique, assez intéressante et rarement abordée explicitement&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/combien-a-t-on-de-sens/#fn7&quot; id=&quot;fnref7&quot;&gt;[7]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Puis-je donner une réponse définitive et défendable en deux phrases ? Absolument pas. Mais un bon point de départ me semble être celui proposé par James Gibson&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/combien-a-t-on-de-sens/#fn8&quot; id=&quot;fnref8&quot;&gt;[8]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Les &amp;quot;sens&amp;quot; proposés par Moukheiber sont, pour reprendre le terme qu&#39;il utilise lui-même, des &lt;em&gt;systèmes&lt;/em&gt; perceptifs, qui coupent à travers la catégorisation des récepteurs. Un système perceptif n&#39;est pas lié à un récepteur particulier; et un même type de récepteur peut être utilisé par deux systèmes perceptifs différents.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&quot;footnotes-sep&quot;&gt;
&lt;section class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;ol class=&quot;footnotes-list&quot;&gt;
&lt;li id=&quot;fn1&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Moukheiber, A. (2024). &lt;em&gt;Neuromania-Le vrai du faux sur votre cerveau&lt;/em&gt;. Allary. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/combien-a-t-on-de-sens/#fnref1&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn2&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;On peut d&#39;ailleurs noter qu&#39;il y a plusieurs types de récepteurs impliqués dans la thermoception. Doit-on considérer que la thermoception représente en fait plusieurs sens ? &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/combien-a-t-on-de-sens/#fnref2&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn3&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Sterelny, K. (2003). &lt;em&gt;Thought in a hostile world: the evolution of human cognition&lt;/em&gt;. Blackwell. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/combien-a-t-on-de-sens/#fnref3&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn4&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Li, F. (2013). Taste perception: from the tongue to the testis. &lt;em&gt;Molecular Human Reproduction&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;19&lt;/em&gt;(6), 349–360. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/combien-a-t-on-de-sens/#fnref4&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn5&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Blankenship, M. L., Grigorova, M., Katz, D. B., &amp;amp; Maier, J. X. (2019). Retronasal odor perception requires taste cortex but orthonasal does not. &lt;em&gt;Current Biology : CB&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;29&lt;/em&gt;(1), 62-69.e3. &lt;a href=&quot;https://doi.org/10.1016/j.cub.2018.11.011&quot;&gt;https://doi.org/10.1016/j.cub.2018.11.011&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/combien-a-t-on-de-sens/#fnref5&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn6&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Mizrahi, V. (2017). Just a Matter of Taste. &lt;em&gt;Review of Philosophy and Psychology&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;8&lt;/em&gt;(2), 411–431. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/combien-a-t-on-de-sens/#fnref6&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn7&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;On trouve des discussions et débuts de réponse notamment chez J. Gibson, H. P. Grice et plus récemment Matthew Nudds &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/combien-a-t-on-de-sens/#fnref7&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn8&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Gibson, J. J. (1966). &lt;em&gt;The senses considered as perceptual systems&lt;/em&gt;. Houghton Mifflin. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/combien-a-t-on-de-sens/#fnref8&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;
</content>
  </entry>
  <entry>
    <title>Mon chien peut-il prédire le futur ?</title>
    <link href="https://traces.info/blog/mon-chien-peut-il-predire-le-futur/" />
    <updated>2025-09-15T00:00:00Z</updated>
    <id>https://traces.info/blog/mon-chien-peut-il-predire-le-futur/</id>
    <content type="html">&lt;p&gt;&lt;em&gt;Cet article a originalement été publié en anglais en 2021 sur &lt;a href=&quot;https://adaptivemovement.net/blog/can-my-dog-predict-the-future/&quot;&gt;adaptivemovement.net&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque je lance un bâton, mon chien commence à bouger avant que le bâton ne quitte ma main. Comment est-ce possible ? Est-ce que mon chien connait le futur ? Bien sûr, au-delà de la blague et du titre putaclic, il n&#39;y a là rien qui ressemble à de la magie. On admet généralement que les animaux peuvent anticiper en prédisant le futur, au moins au sens faible. Je suppose qu&#39;on le pense comme ça: mon chien m&#39;a observé lancer des jouets durant des années, il a donc un modèle mental de là où le jouet ira dépendant de mes mouvements. Lorsque je commence à bouger, son cerveau utilise l&#39;information présente, la met dans un modèle, fait un certain nombre des computations, prédit la trajectoire du bâton, et commence à bouger selon cette prédiction. Et cela ne fait pas de lui Nostradamus. Je peux profiter de ce comportement pour tromper facilement mon chien. Il me suffit de ne pas relâcher le bâton, et mon chien commence à se déplacer au mauvais endroit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons tendance à dire que le chien prédit la trajectoire de leur jouet, même si ils font de mauvaises prédictions de temps à autre. Et cela semble nécessaire, évident même, car les chiens doivent se trouver à un certain endroit dans le futur pour être en mesure d&#39;attraper le jouet. Mais cette position-future-du-jouet n&#39;est pas disponible dans le présent, au moment où le chien doit commencer à se mouvoir. La prédiction est nécessaire, donc, car les chiens ne peuvent utiliser que l&#39;information dans le présent, et de manière évident cela n&#39;est pas suffisant pour connaitre le futur. C&#39;est un cas typique de ce que Andy Clark et Josefa Toribio&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/mon-chien-peut-il-predire-le-futur/#fn1&quot; id=&quot;fnref1&quot;&gt;[1]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; appellent des problèmes &amp;quot;affamés de représentations&amp;quot;. Mais étant donné qu&#39;il y a des régularités dans la physique du lancement de jouets, il est possible d&#39;avoir un modèle qui relie des informations présentes à des positions de jouet futures.&lt;/p&gt;
&lt;h1 id=&quot;anticipation-sans-prediction&quot; tabindex=&quot;-1&quot;&gt;Anticipation sans prédiction &lt;a class=&quot;header-anchor&quot; href=&quot;https://traces.info/blog/mon-chien-peut-il-predire-le-futur/#anticipation-sans-prediction&quot;&gt;#&lt;/a&gt;&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Mais est-ce si évident ? Changeons un peu de perspective. Au lieu de lancer au-dessus de la tête, agitons le bâton d&#39;un côté à l&#39;autre. Mon chien fait le même genre d&#39;anticipation: lorsque je balance le bâton à gauche, mon chien bouge à gauche. Lorsque je balance à droite, il bouge vers la droite. Mais cela permet de reconnaitre qu&#39;il ne s&#39;agit pas d&#39;une prédiction du tout. Il est juste couplé au bâton, il le suit toujours lorsque je le balance. Si je ne relâche pas le bâton, il est dans l&#39;erreur, mais non pas à cause d&#39;une faille de son habileté prédictive, simplement parce que l&#39;information à laquelle il ajustait son mouvement a changé. Il n&#39;y a pas besoin de modèle mental complexe simulant la balistique des jouets. En fait, aucun savoir à propos du futur n&#39;est requis, seulement l&#39;information visuelle disponible dans le présent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C&#39;est sûrement une exception, non ? Si je lance réellement quelque chose, mon chien doit être capable de prédire là où il atterrira. Eh bien, pas selon la recherche. En 2004, des chercheurs ont monté des caméras sur la tête de deux chiens (Lilly et Romeo) de manière à observer leur stratégie pour attaper des Frisbees&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/mon-chien-peut-il-predire-le-futur/#fn2&quot; id=&quot;fnref2&quot;&gt;[2]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;br&gt;
S&#39;ils utilisaient une stratégie prédictive avec un modèle mental, ils devraient courir en ligne droit jusqu&#39;au point d&#39;arrivée, et puis attendre si ils étaient suffisamment en avance. En fait, ils utilisent une stratégie consistant à continuellement ajuster leur mouvement au vol du Frisbee. En bref, ils essaient de maintenir une image optique du Frisbee de sorte qu&#39;il semble voler en ligne droit à vitesse constante. Les détails sont un peu complexes à mettre en mots, donc allez lire le papier si vous souhaitez en savoir plus. Je vais juste tenter de vous donner un aperçu de comment cela peut fonctionner. Imaginez la trajectoire parabolique d&#39;une balle allant en direction d&#39;un chien. De son point de vue, elle semble aller vers le haut, ralentir, puis accélérer vers le bas. Si le chien se déplace de manière à annuler cette accélération perçue, il sera au bon endroit au bon moment. Ajoutez différentes astuces analogues à celle-ci, dépendant de la situation, et les chiens sont capables d&#39;attraper des objets sans recourir à la prédiction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A première vue, peut-être que nous attribuons des capacités prédictives aux chiens parce que nous sommes coupables d&#39;anthropomorphisme. Nous attribuons nos habiletés cognitives et comportements &amp;quot;supérieurs&amp;quot; aux animaux. C&#39;est probablement quelque chose qui arrive fréquemment&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/mon-chien-peut-il-predire-le-futur/#fn3&quot; id=&quot;fnref3&quot;&gt;[3]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Mais en fait, nous ne sommes pas si supérieurs, et dans ce cas nous aurions tout aussi tort d&#39;attribuer la prédiction aux humains. En fait, il y a un large corpus de recherche, centré sur le &amp;quot;problème du joueur de champ&amp;quot;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/mon-chien-peut-il-predire-le-futur/#fn4&quot; id=&quot;fnref4&quot;&gt;[4]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, qui montre que nous utilisons les mêmes stratégies que Lilly et Romeo pour attraper des objets. C&#39;est quelque chose qui devrait être célébré. En utilisant &amp;quot;le monde comme son propre modèle&amp;quot;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/mon-chien-peut-il-predire-le-futur/#fn5&quot; id=&quot;fnref5&quot;&gt;[5]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, nous évitons d&#39;utiliser des modèles internes superflus, imparfaits et aussi chronophages qu&#39;énergivores. Les solutions de couplages auxquelles nous avons recours présentent un avantage énorme, parce qu&#39;elles sont toujours à jour, elles peuvent être appliquées à des balles autant qu&#39;à des objets moins prédictibles comme des Frisbees, et fonctionnent dans un large ensemble de conditions, tenant compte du vent et de la friction. Mon chien ne prédit pas le futur, mais il n&#39;en a pas besoin.&lt;/p&gt;
&lt;h1 id=&quot;les-garder-couples&quot; tabindex=&quot;-1&quot;&gt;Les garder couplés &lt;a class=&quot;header-anchor&quot; href=&quot;https://traces.info/blog/mon-chien-peut-il-predire-le-futur/#les-garder-couples&quot;&gt;#&lt;/a&gt;&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Les chiens et les humains anticipent le futur sans recours à la prédiction, en couplant leurs mouvements à l&#39;information disponible dans l&#39;environnement. Cela a de fortes implications pour la manière dont nous enseignons le sport. Lorsque nous enseignons des habiletés reposant sur de l&#39;anticipation, le but ne devrait pas être de créer des modèles internes qui permettent de prédire des résultats, par exemple la trajectoire de la balle. Ce que l&#39;on veut au contraire c&#39;est créer un couplage fonctionnel entre le corps et la balle. A un certain point, les méthodes pour ces deux buts vont diverger: la seconde option requiert que l&#39;athlète se déplace et s&#39;adapte en temps réel. Ni un drill décontextualisé et répétitif ni regarder un adversaire sur un écran ne peut suffire. Encore une fois, il faut maintenant la perception et l&#39;action ensemble.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&quot;footnotes-sep&quot;&gt;
&lt;section class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;ol class=&quot;footnotes-list&quot;&gt;
&lt;li id=&quot;fn1&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Clark, A., &amp;amp; Toribio, J. (1994). Doing without representing? &lt;em&gt;Synthese&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;101&lt;/em&gt;(3), 401--431. &lt;a href=&quot;https://doi.org/10.1007/BF01063896&quot;&gt;https://doi.org/10.1007/BF01063896&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/mon-chien-peut-il-predire-le-futur/#fnref1&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn2&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Shaffer, D. M., Krauchunas, S. M., Eddy, M., &amp;amp; McBeath, M. K. (2004). How Dogs Navigate to Catch Frisbees. &lt;em&gt;Psychological Science&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;15&lt;/em&gt;(7), 437--441. &lt;a href=&quot;https://doi.org/10.1111/j.0956-7976.2004.00698.x&quot;&gt;https://doi.org/10.1111/j.0956-7976.2004.00698.x&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/mon-chien-peut-il-predire-le-futur/#fnref2&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn3&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Barrett, L. (2015). &lt;em&gt;Beyond the Brain: How Body and Environment Shape Animal and Human Minds&lt;/em&gt; (First paperback printing). Princeton University Press. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/mon-chien-peut-il-predire-le-futur/#fnref3&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn4&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Par exemple Fink, P. W., Foo, P. S., &amp;amp; Warren, W. H. (2009). Catching fly balls in virtual reality: A critical test of the outfielder problem. &lt;em&gt;Journal of Vision&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;9&lt;/em&gt;(13), 14--14. &lt;a href=&quot;https://doi.org/10.1167/9.13.14&quot;&gt;https://doi.org/10.1167/9.13.14&lt;/a&gt; et McBeath, M. K., Shaffer, D. M., &amp;amp; Kaiser, M. K. (1995). How baseball outfielders determine where to run to catch fly balls. &lt;em&gt;Science&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;268&lt;/em&gt;(5210), 569--573. &lt;a href=&quot;https://doi.org/10.1126/science.7725104&quot;&gt;https://doi.org/10.1126/science.7725104&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/mon-chien-peut-il-predire-le-futur/#fnref4&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn5&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Brooks, R. A. (1991). Intelligence without Reason. &lt;em&gt;Proceedings of 12th Int. Joint Conf. on Artificial Intelligence&lt;/em&gt;, 569--595. &lt;a href=&quot;https://doi.org/10.1016/0004-3702(91)90053-M&quot;&gt;https://doi.org/10.1016/0004-3702(91)90053-M&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/mon-chien-peut-il-predire-le-futur/#fnref5&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;
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    <title>Localisation du Soi et substitution sensorielle</title>
    <link href="https://traces.info/blog/localisation-du-soi-et-substitution-sensorielle/" />
    <updated>2025-08-22T00:00:00Z</updated>
    <id>https://traces.info/blog/localisation-du-soi-et-substitution-sensorielle/</id>
    <content type="html">&lt;p&gt;Dans une &lt;a href=&quot;https://youtu.be/hVQIrVPkEM8?si=IBy4d3tlXrPPUsjA&amp;amp;t=1521&quot;&gt;discussion&lt;/a&gt; récente avec le philosophe Peter Godfrey-Smith, Alex O&#39;Connor mentionne la question de la localisation du Soi (appelons ça égolocalisation). Il &lt;em&gt;semble&lt;/em&gt; que nous nous localisons à l&#39;intérieur de notre crâne, probablement parce que nos yeux et oreilles y sont situées. Dans ce cas, que se passe-t-il si l&#39;on passe du temps avec un casque de réalité virtuelle relié à une caméra placée sur la ceinture ? Aucun des deux ne sait si l&#39;expérience a déjà été réalisée. Mais Godfrey-Smith mentionne les expériences de substitution sensorielle tactile-visuelle (TVSS), où des stimuli visuels sont convertis en stimuli tactiles sur la peau. Les sujets de ces expériences ont-ils une différente expérience de la localisation du Soi ? Difficile d&#39;y répondre en pensant à haute voix et dans le courant d&#39;une discussion. J&#39;ai essayé de trouver la réponse dans la littérature, tout en clarifiant une petite confusion au sujet de la TVSS.&lt;/p&gt;
&lt;h1 id=&quot;tvss&quot; tabindex=&quot;-1&quot;&gt;TVSS &lt;a class=&quot;header-anchor&quot; href=&quot;https://traces.info/blog/localisation-du-soi-et-substitution-sensorielle/#tvss&quot;&gt;#&lt;/a&gt;&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;La TVSS est une technologie étonnante qui mériterait d&#39;être mieux connue du grand public. On attribue les premières expériences au chercheur américain Paul Bach-y-Rita, à la fin des années &#39;60. Le mécanisme est relativement simple: l&#39;entrée d&#39;une caméra est convertie en &amp;quot;image&amp;quot; tactile via une matrice de centaines de vibrateurs posés sur la peau, par exemple dans le dos du sujet. Avec un peu d&#39;apprentissage et pour autant que la caméra soit manipulable par le sujet, la TVSS permet de &lt;em&gt;voir&lt;/em&gt; avec la peau. Les sujets affirment avoir des expériences visuelles. Ils disent voir les images dans l&#39;espace, là où sont les objets, et non sur la peau. Il devient ainsi possible de manipuler des objets ou de guider la locomotion en évitant des obstacles. Une fois que la TVSS est maîtrisée pour une localisation des stimulateurs, il est possible de les placer ailleurs sur la peau et l&#39;adaptation se fait très rapidement. Il en va de même pour le membre qui manipule la caméra. Dans les expériences de Bach-y-Rita, la caméra était ainsi montée sur la tête ou portée à la main, et passer la caméra d&#39;une main à l&#39;autre ne changeait pas la qualité de l&#39;expérience perceptuelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/p&gt;&lt;figure&gt;&lt;img src=&quot;https://traces.info/blog/localisation-du-soi-et-substitution-sensorielle/FZP0kNtEgL-400.webp&quot; alt=&quot;Une photo de TVSS&quot; title=&quot;TVSS de Bach-y-Rita, en 1969&quot; loading=&quot;lazy&quot; decoding=&quot;async&quot; width=&quot;1577&quot; height=&quot;758&quot; srcset=&quot;https://traces.info/blog/localisation-du-soi-et-substitution-sensorielle/FZP0kNtEgL-400.webp 400w, https://traces.info/blog/localisation-du-soi-et-substitution-sensorielle/FZP0kNtEgL-800.webp 800w, https://traces.info/blog/localisation-du-soi-et-substitution-sensorielle/FZP0kNtEgL-1577.webp 1577w&quot; sizes=&quot;auto, (width &lt;= 620px) 100vw, 75vw&quot;&gt;&lt;figcaption&gt;TVSS de Bach-y-Rita, en 1969&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;&lt;p&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Commençons par clarifier une chose. Lorsque Godfrey-Smith parle de la TVSS, il &lt;em&gt;semble&lt;/em&gt; partir du principe qu&#39;il s&#39;agit d&#39;un cas intéressant parce que ce sont les récepteurs de la peau et non des yeux qui sont activés. Un aveugle voyant avec la peau a-t-il un sens du Soi différent de nous qui voyons avec nos yeux ? En fait, il confond sensation et perception. Les récepteurs de la TVSS ne sont &lt;em&gt;pas&lt;/em&gt; localisés sur la peau. Le récepteur, c&#39;est la caméra, qui est souvent placée sur la tête afin de préserver une grande partie du système perceptuel d&#39;une personne voyante. Au système corps-tête-yeux, on substitue un système corps-tête-caméra-peau. Ce qui semble importer, donc, c&#39;est la localisation de la caméra, et non des stimulateurs. D&#39;ailleurs leur intuition pour le cas de la caméra et du casque VR est plus proche de cela: que le casque VR soit regardé avec les yeux n&#39;a pas d&#39;importance, c&#39;est la localisation de la caméra qui importe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette clarification étant faite, que se passe-t-il dans les cas où la caméra n&#39;est pas montée sur la tête ? Je n&#39;ai pas trouvé de données concernant un changement d&#39;égolocalisation&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/localisation-du-soi-et-substitution-sensorielle/#fn1&quot; id=&quot;fnref1&quot;&gt;[1]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. La question reste donc ouverte. En fait, tout bien réfléchi, on se rend compte qu&#39;il n&#39;y a pas nécessairement besoin de faire intervenir une technologie de substitution sensorielle pour personnes aveugles. On devrait plus simplement se demander si des aveugles de naissance localisent le Soi également dans la tête.&lt;/p&gt;
&lt;h1 id=&quot;localise-t-on-le-soi-derriere-les-yeux&quot; tabindex=&quot;-1&quot;&gt;Localise-t-on le Soi derrière les yeux ? &lt;a class=&quot;header-anchor&quot; href=&quot;https://traces.info/blog/localisation-du-soi-et-substitution-sensorielle/#localise-t-on-le-soi-derriere-les-yeux&quot;&gt;#&lt;/a&gt;&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Revenons donc à la question centrale de l&#39;égolocalisation. Il est vrai que l&#39;on a tendance à se situer dans notre boîte crânienne. Il y a des données qui suggèrent que c&#39;est le cas même pour des aveugles de naissance&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/localisation-du-soi-et-substitution-sensorielle/#fn2&quot; id=&quot;fnref2&quot;&gt;[2]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Mais on omet de considérer le rôle de l&#39;expérience auditive. Puisqu&#39;elle reste centrée sur la tête, elle pourrait suffire à l&#39;égolocalisation. L&#39;hypothèse selon laquelle la l&#39;égolocalisation est établie dans la tête parce que c&#39;est là que sont nos (principales) entrées sensorielles est sauve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il y a des données qui suggèrent que ce n&#39;est pas aussi simple que cela. Ainsi, lorsqu&#39;on demande à des individus de pointer vers eux-mêmes, les résultats sont divisés entre la tête et le torse&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/localisation-du-soi-et-substitution-sensorielle/#fn3&quot; id=&quot;fnref3&quot;&gt;[3]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Il est également possible qu&#39;il y ait une certaine forme de fluidité, notamment en cours d&#39;action. Lorsque je manipule des objets avec les mains, &amp;quot;seules mes mains sont accentuées et tout mon corps traîne derrière elles comme une queue de comète&amp;quot;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/localisation-du-soi-et-substitution-sensorielle/#fn4&quot; id=&quot;fnref4&quot;&gt;[4]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;br&gt;
On a de nombreuses preuves de la capacité du Soi à se dilater: avec l&#39;expertise d&#39;un jeux-vidéo, on se fonde avec l&#39;avatar. Notre expérience est &amp;quot;là-bas&amp;quot;, pas à la surface du clavier ou de la manette. Un aveugle perçoit l&#39;environnement au bout de la canne, pas contre sa main; on sent les lames des ciseaux contre le papier, pas la poignée contre nos doigts; on perçoit la texture de la nourriture contre nos dents, pas la force de notre mâchoire. Une main en caoutchouc peut devenir la nôtre&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/localisation-du-soi-et-substitution-sensorielle/#fn5&quot; id=&quot;fnref5&quot;&gt;[5]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, au point où la localisation de notre main dérive de notre vraie main à celle en caoutchouc.&lt;br&gt;
Tout cela montre une certaine flexibilité, le Soi s&#39;étendant dans les objets, mais ne démontre pas qu&#39;il y a une dérive de l&#39;égolocalisation centrale.&lt;br&gt;
Une expérience analogue à la main en caoutchouc a été réalisée pour créer une expérience hors du corps&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/localisation-du-soi-et-substitution-sensorielle/#fn6&quot; id=&quot;fnref6&quot;&gt;[6]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Avec un casque VR et une caméra dirigée dans son propre dos (ainsi qu&#39;une stimulation tactile), on se voit de l&#39;extérieur, et présumément cela revient à localiser le Soi hors de son corps. De la même manière, on peut induire une illusion où le corps d&#39;autrui ou un mannequin semble être notre propre corps&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/localisation-du-soi-et-substitution-sensorielle/#fn7&quot; id=&quot;fnref7&quot;&gt;[7]&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Dans ce cas, on dirait bien qu&#39;il y a une dérive de l&#39;égolocalisation centrale. Mais il y a substitution d&#39;un corps à un autre, et non d&#39;une partie du corps à une autre. Les caméras et casques sont placés sur la tête, et l&#39;illusion serait probablement (?) brisée si la caméra était placée sur la ceinture du mannequin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que tirer de tout cela ? Premièrement, l&#39;expérience spécifique dont parlent O&#39;Connor et Godfrey-Smith ne semble pas avoir été faite. Ou si c&#39;est le cas, elle n&#39;est pas facile à trouver dans la littérature, peu citée et/ou très récente.&lt;br&gt;
Deuxièmement, il y a des raisons de penser qu&#39;elle pourrait fonctionner: déplacer le point d&#39;observation avec une caméra et un casque VR semble induire une dérive de l&#39;égolocalisation, comme dans les cas d&#39;expérience hors du corps. De manière générale, les frontières du Soi sont assez flexibles.&lt;br&gt;
Mais finalement, il n&#39;y aucune certitude qu&#39;elle fonctionnerait effectivement, ni sous quelles conditions elle fonctionnerait. Si on localise parfois le Soi dans le torse, c&#39;est que l&#39;hypothèse du lien étroit entre entrées sensorielles et égolocalisation est peut-être erronée. Le fait que les aveugles de naissance localisent le Soi dans la tête pointe dans deux directions: peut-être que cela affaiblit également l&#39;hypothèse de départ, ou au contraire que l&#39;hypothèse est correcte mais qu&#39;il faut tenir compte de l&#39;importance des oreilles et non seulement des yeux.&lt;br&gt;
Mon intuition, c&#39;est qu&#39;elle devrait fonctionner, mais peut-être seulement si certaines conditions sont réunies (temps de pratique élevé, récepteur audio placé également dans la ceinture, etc.) Il n&#39;y a bien sûr qu&#39;un seul moyen d&#39;être certain, c&#39;est de faire l&#39;expérience (ou si elle a déjà été faite, de la porter à ma connaissance).&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&quot;footnotes-sep&quot;&gt;
&lt;section class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;ol class=&quot;footnotes-list&quot;&gt;
&lt;li id=&quot;fn1&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Peut-être par simple ignorance de ma part: les données existent peut-être quelque part. Ou peut-être que les expériences de TVSS sont trop courtes pour avoir un effet notable, ou que les chercheurs ne se sont pas intéressés à l&#39;égolocalisation, etc. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/localisation-du-soi-et-substitution-sensorielle/#fnref1&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn2&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Bertossa, F., Besa, M., Ferrari, R., &amp;amp; Ferri, F. (2008). Point Zero: A Phenomenological Inquiry into the Subjective Physical Location of Consciousness. &lt;em&gt;Perceptual and Motor Skills&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;107&lt;/em&gt;, 323–335. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/localisation-du-soi-et-substitution-sensorielle/#fnref2&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn3&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Alsmith, A. J. T., &amp;amp; Longo, M. R. (2014). Where exactly am I? Self-location judgements distribute between head and torso. &lt;em&gt;Consciousness and Cognition&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;24&lt;/em&gt;, 70–74. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/localisation-du-soi-et-substitution-sensorielle/#fnref3&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn4&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Merleau-Ponty, M. (2021). &lt;em&gt;Phénoménologie de la perception&lt;/em&gt;. Gallimard. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/localisation-du-soi-et-substitution-sensorielle/#fnref4&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn5&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Botvinick, M., &amp;amp; Cohen, J. (1998). Rubber hands ‘feel’ touch that eyes see. &lt;em&gt;Nature&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;391&lt;/em&gt;(6669), 756–756. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/localisation-du-soi-et-substitution-sensorielle/#fnref5&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn6&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Ehrsson, H. H. (2007). The Experimental Induction of Out-of-Body Experiences. &lt;em&gt;Science&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;317&lt;/em&gt;(5841), 1048–1048. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/localisation-du-soi-et-substitution-sensorielle/#fnref6&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn7&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Petkova, V. I., &amp;amp; Ehrsson, H. H. (2008). If I Were You: Perceptual Illusion of Body Swapping. &lt;em&gt;PLOS ONE&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;3&lt;/em&gt;(12), e3832. &lt;a href=&quot;https://traces.info/blog/localisation-du-soi-et-substitution-sensorielle/#fnref7&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;
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